dimanche 18 janvier 2015

Besoin de Bobos

Certains pays ont montré dans l’histoire leur capacité à se mobiliser pour réaliser des changements profonds en peu de temps afin de surmonter une crise exceptionnelle. Le Japon en est l’exemple le plus vivant face à la menace coloniale en 1868. En 30 ans, il est passé de l’état de nation féodale en crise à celui de puissance industrielle fortement compétitive.

Or, il a réalisé ce tour de force parce qu’il tentait de préserver des valeurs communes très fortes. Même si cela ne s’est pas fait sans heurts (nombreuses révoltes paysannes, violence politique durable), ce modèle fascine à juste titre de nombreux Européens qui estiment que, pour relever les défis de l’avenir sans abandonner les valeurs universalistes, un effort du même type devrait être accompli chez nous (voir Jean-François SABOURET, Besoin de Japon, Seuil, Paris, 2004, 267 p.).




Pourtant, alors que certains parlent d’une France qui se réveillerait, jamais la mobilisation au service d’objectifs précis n’a semblée si éloignée. Bien au contraire, les évènements récents montrent le triomphe de la culture des bourgeois bohèmes et la marginalisation de tous ceux qui critiquent cette évolution. Pourtant, les bourgeois bohèmes sont utiles, parce qu’ils critiquent les certitudes des militants. Ces derniers, sinon, seraient trop sûrs d’eux. Néanmoins, on ne peut pas demander aux Bobos de porter sur leurs épaules tout le poids de la société.

Certes, David BROOKS triomphe. C’est lui qui avait théorisé le concept de Bobo (bourgeois bohème) il y a quinze ans (David BROOKS, Les Bobos, Florent Massot, 2000, Paris, 314 p., trad. Marianne THIRIOUX, Agathe NABET)

Or, l’image qu’il donne des Bobos est un peu exaspérante, puisqu’ils sont présentés comme de petits rentiers (p. 55) un peu arrivistes (p. 12), ironiques à l’égard de l’effort des autres (p. 69), hédonistes (p. 201) et soucieux de se donner bonne conscience au plan spirituel grâce à des interprétations bouddhistes fumeuses (pp. 238 à 240), le tout sur fond d’un passéisme nostalgique des communautés soudées sans même avoir réfléchi à ce que cela implique au plan du besoin de valeurs communes fortes (pp. 256 à 262).

BROOKS résume le tout avec une phrase magnifique : « Marx a écrit que les bourgeois prenaient tout ce qui était sacré et le profanaient. Les Bobos prennent tout ce qui est profane et le sacralisent » (p. 106).

En fait, les Bobos, en bon bourgeois, font les deux…

Effectivement, on peut constater que les Bobos veulent jouir sans entraves et ne comprennent plus le sacrifice pour des valeurs claires ou pour un modèle organisationnel précis (p. 79). Les individus dévoués sont perçus par les Bobos comme des gogos dont on peut consommer le sacrifice sans se demander comment cet esprit de sacrifice est né et peut être entretenu.

Les Bobos vivent donc dans une culture de l’impunité relativiste, où leurs rentes sont préservées de toute critique mais où ils peuvent critiquer les autres. Toutefois, cela les aide à relativiser l’ensemble des dogmes, ce qui ne fait parfois pas de mal, en forçant les personnes mobilisées autour d’objectifs de démontrer la logique sur laquelle elles se fondent.

Malheureusement, cela induit aussi une tension entre, d’un côté, nombre de Français, prêts à faire des sacrifices pour des valeurs précises et stables, et, de l’autre, les Bobos, qui regardent cela soit avec une indifférence moqueuse, soit avec un consumérisme bon enfant, en pensant que l’on peut jouir du sacrifice des autres sans s’interroger sur ce qui le motive.

Certains sont d’ailleurs fiers d’être Bobos (Laure WATRIN, Thomas LEGRAND, La République bobo, Stock, 2014, 271 p.), même s’ils développent une vision du monde assez particulière où ils seraient les hérauts de la mondialisation et de l’ouverture à un capital culturel infini, par opposition aux méchants Bonnets rouges et autres périurbains qui prôneraient le repli sur soi (pp. 266-267), ce qui divise la nation de manière irréductible.

Pourtant, il existe des valeurs qui peuvent rassembler autour d’objectifs communs non seulement les Français, mais aussi des personnes de cultures très diverses. La coopération, en ce qu’elle est la suppression de l’assujettissement, peut ainsi être un objectif universel. Encore faut-il la concrétiser et ne pas se limiter à des formules creuses, d’où l’intérêt du débat sur l’identité coopérative.

Un effort international est accompli dans ce sens autour de l’Alliance Coopérative Internationale. Comprendre ce que pensent les autres Européens, les Africains, les habitants du Moyen Orient, les Chinois, les Japonais, les Indiens ou les ressortissants du Canada ou des Etats-Unis d’Amérique paraît indispensable.

Pourtant, les Bobos, qui se vantent de prôner l’ouverture au monde, sont particulièrement virulents contre cet effort et contre ceux qui s’intéressent aux autres. Les spécialistes de la coopération qui s’intéressent aux projets concrets, aux expériences étrangères et aux problèmes techniques effectifs fournissent un travail de fourmis qui est mal vus par les Bobos, rentiers hédonistes. Ces derniers ont tout simplement peur pour leurs rentes si une reconnaissance était apportée au travail de personnes perçues comme concurrentes dynamiques. Et ils s’étonnent ensuite d’être universellement méprisés… Comprenne qui pourra !

Maintenant, il est également vrai que l’hédonisme porte en lui-même une dimension critique des autres qui peut être utile. Les mises en cause n’ont jamais fait de mal. Elles permettent, au contraire, de clarifier son propos, ses objectifs et son programme d’action. Les rois médiévaux avaient besoin de bouffons pour leur dire des choses déplaisantes. Les Français authentiquement engagés ont également besoin de Bobos pour les bousculer au plan intellectuel, à condition de ne pas tout demander à ces derniers.

Les rois ne comptaient pas sur les bouffons pour conduire l’armée, juger en dernier ressort, enseigner les savants ou remplir des missions diplomatiques (sauf à ce que ce soit des espions déguisés en bouffons).


Pour finir, et parce qu’il faut être bien clair en ces temps de confusion : on peut donc refuser de pratiquer la rente hédoniste, sans pour autant jeter la première pierre aux Bobos. Certes, ils aiment critiquer par jalousie ceux qui ont plus travaillé qu’eux. Ce n’est pas forcément moralement très brillant, mais cela peut être utile. A la critique, il faut répondre par une logique clarifiée et non par l’aigreur ou la détestation.