vendredi 15 janvier 2016

MACRON, le sacré et les Gracques

La diabolisation de MACRON

La Comtesse de Ségur a enchanté des générations d’enfants en relatant les Malheurs de Sophie.

Ce sont surtout des adultes qui se réjouissent des Malheurs de MACRON.

Malgré les pleurs et les grincements de dents (Luc XIII, 28), celui-ci persiste et signe. Dans un article paru dans le Monde daté du jeudi 07 janvier 2016 (« On n’a pas tout fait pour l’emploi », p. 6), il critique les blocages de la société française et montre en quoi ces derniers ont pu créer de la défiance et de la désespérance, terreaux favorables à la radicalisation religieuse.




Si l’on ajoute à cela les remarques relatives au statut de la fonction publique ainsi que l’ouverture à la concurrence de certains secteurs d’activité, le ministre MACRON s’est fait beaucoup d’ennemis, même s’il semble bénéficier d’une popularité nettement plus forte que celle des autres membres du gouvernement (http://elabe.fr/1228-2/).

Avec sagesse, il remarque qu’il ne doit pas être pris pour un homme providentiel parce que l’on ne réforme pas d’en haut et que l’énergie, et tout particulièrement celle d’entreprendre, doit venir de la base de la société.




Les remarques d’Emmanuel MACRON contre la rente sont évidemment appréciables. Pourtant, on ne peut qu’être inquiet pour ce ministre, malgré la pertinence du message qu’il porte.

La diabolisation qu’il subit en rappelle une autre survenue durant l’Antiquité.

Le groupe de réflexion des Gracques aujourd’hui

Emmanuel MACRON est un proche du groupe de réflexion des Gracques.

Jean-Pierre JOUYET, l’actuel secrétaire général de l’Elysée, qui a ouvertement milité pour l’entrée d’Emmanuel MACRON au gouvernement, est membre de ce groupe fondé en 2007.

Yann ALGAN et Pierre CAHUC, les auteurs de la Société de défiance (http://bit.ly/1fhPiAT), sont également proches du groupe. Emmanuel MACRON reprend clairement certaines de leurs idées en parlant souvent de la lutte contre la défiance générée par les rentes.

Le ministre MACRON est venu clore l’université des Gracques le 21 novembre 2015.

En 2011, les Gracques ont rédigé un manifeste en prévision de l’élection présidentielle de 2012 (Les Gracques, Ce qui ne peut plus durer, le manifeste, Albin Michel, Paris, 2011, 268 p.).


Le titre de l’ouvrage ressemble à la phraséologie moralisante de Jean-Paul DELEVOYE et son Reprenons-nous !.

Le contenu de l’ouvrage des Gracques est, toutefois, plus intéressant.

En effet, il constitue une critique explicite et virulente contre les élites.

« Améliorer la vie réelle : ce doit être le projet central d’une société du respect. Où l’on ne promet que ce qu’on est sûr de pouvoir appliquer ; où l’on fait ce à quoi l’on s’est engagé ; où l’on écoute l’autre en lui accordant de la reconnaissance ; où l’équilibre démocratique est garanti par les contre-pouvoirs de la société civile et par la qualité du débat public ; où la vie quotidienne, celle des cages d’escalier, est prise en compte dans toutes ses dimensions ; où les jeunes sont encouragés et les femmes traitées à égalité avec les hommes ; où l’éducation publique donne sa chance à tous et à chacun. Utopie ? Certainement pas. Beaucoup d’autres pays, d’autres voisins en Europe arrivent à de meilleurs résultats dans tous ces domaines.

Reprendre confiance en la règle commune, en l’application de la loi et en l’impartialité de l’Etat est une condition nécessaire » (p. 18)

Plus loin, on lit :

« Les élites, chez nous, doivent donc, enfin, donner l’exemple. Dans leur comportement d’abord, avec le retour à une certaine décence. Mais aussi en contribuant à l’effort de redressement des comptes publics. Pourquoi ? Parce qu’aucun effort n’est accepté, aucune citoyenneté ne tient, aucune confiance ne s’établit, si les plus favorisés ne mettent pas la main à la pâte » (p. 99).

Les Gracques condamnent donc les rentes de situation, notamment dans le logement où ils fustigent le maintien dans les HLM de qualité de familles dépassant les plafonds de ressources (pp. 205 à 211).

De la même manière, ils critiquent les conflits d’intérêts, notamment au niveau bancaire, en proposant une bien meilleure séparation des services aux particuliers avec les filières d’investissement à risques (p. 55).

Les Gracques regrettent également le blocage de la réforme territoriale du fait du clientélisme (p. 263) ainsi que l’augmentation du nombre de fonctionnaires territoriaux (p. 140).

Alors que les pays émergents ont diminué leur endettement depuis la crise asiatique de la fin des années 1990 (p. 59), les pays occidentaux s’en montrent incapables. Si les agences de notation attribuaient des notes conformes aux réelles possibilités des pays, seules la Suisse, le Danemark, le Luxembourg, l’Australie et la Nouvelle Zélande resteraient à leur niveau actuel.

La Chine et l’Allemagne seraient un cran en-dessous.

L’Arabie saoudite et les USA encore un cran en-dessous.

Ce n’est qu’après que l’on trouverait la France, le Royaume Uni, le Japon et la Corée du Sud (pp. 60-61).

En bref, « le XXIe siècle sera global, technologique, compétitif. Il valorisera l’économie de la connaissance, le renouvellement des énergies durables et la diversité des cultures. Il privilégiera les capacités d’adaptation des nations et leur capacité à créer du consensus social » (p. 197).

On constatera que c’est bel et bien l’idéologie véhiculée par Emmanuel MACRON. Elle constitue un des rares programmes cohérents présentés aux électeurs, avec un certain courage et une volonté de bousculer les rentes acquises inappropriées.

Malgré cela, ce courant de pensée ne peut convaincre car il omet d’examiner des questions essentielles.

L’angle mort d’une vision

Deux phrases très importantes du manifeste des Gracques montrent que ce groupe se précipite dans une impasse.

« Notre objectif ? Combler le fossé social entre les Français, reconstruire la Nation comme Renan la définissait : un principe spirituel » (p. 37).

Les Gracques prétendent donc réduire la fracture sacrificielle en se contentant de vouloir la faire disparaître dans l’avenir. En outre, ils ont un langage romantique et quasiment mystique sans être très précis, cohérents et ambitieux par rapport à la quête d’absolu qu’il peut y avoir chez certains.

Or, le passé est éternel. Le mal qui est advenu structure le monde et impose des charges durables à chacun. Quand des rentes indues ont été pratiquées, des conflits d’intérêts ont été générés. Ceux-ci entraînent une défiance légitime durable entre ceux qui ont profité des situations délétères, qui souhaitent rester impunis, et ceux qui en ont pâti, qui souhaitent que les mauvais comportements soient sanctionnés et découragés.

Ces oppositions durables, on doit en tenir compte. A défaut, on se rend incapable de construire l’avenir sans aggraver les tensions en multipliant les conflits d’intérêts.

Les Gracques ne peuvent s’empêcher de ressasser l’idéologie du vivre-ensemble qui consiste à confondre les coupables et les victimes, les privilégiés et les sacrifiées, les passagers clandestins et les citoyens dévoués.

La propagande sur la convivialité et la fraternité sert à cacher des errements qui, dès lors, peuvent continuer et qui finissent par discréditer l’ensemble du système institutionnel.

Cette erreur est liée à un prisme culturel erroné. Les Gracques sont des énarques et des hauts fonctionnaires liés aux élites administratives. En aucun cas ils ne sont des militants qui savent ce qu’est le risque et le sacrifice. De ce point de vue, Emmanuel MACRON est plus prudent que les Gracques qui l’inspirent puisqu’il insiste souvent sur l’énergie qui doit partir du bas de la société, mais il est incapable d’organiser le gigantesque mouvement nécessaire. Ce n’est pas un hasard.

Les Gracques utilisent des concepts qu’ils maîtrisent mal.

Ainsi, pour eux :

« Payer beaucoup d’impôts, ce n’est pas la punition des riches, c’est leur rédemption » (p. 103).

La rédemption, disent-ils. Rien que cela ! Depuis quand apprend-on la théologie à l’ENA ? Une fois encore, il s’agit d’un vocabulaire mystique sans aucune recherche de l’absolu.

On rappellera que c’est la Grâce qui permet seule la rédemption (Ephésiens I, 7). La rédemption est gratuite (Romains III, 24). Si le riche respecte les commandements, cela peut lui suffire. Si vraiment il veut acheter sa rédemption, c’est toute sa fortune mal acquise qu’il doit abandonner (Matthieu XIX, 16 à 22). Evidemment, c’est difficile. Les rentiers et les privilégiés d’aujourd’hui connaissent ce dilemme. On peut aisément critiquer les rentes. On peut moins facilement les abandonner dans l’espoir d’obtenir sa rédemption. Voilà pourquoi il est évoqué, dans la Bible, les difficultés du chameau pour passer dans le chas d’une aiguille (Matthieu XIX, 24) et le fait que les premiers peuvent être les derniers (Matthieu XIX, 30).

La rédemption est impossible dans l’impunité. On n’achète pas la rédemption, et surtout pas à bon compte. Celui qui a profité d’un système qui a nui aux plus civiques ne peut se racheter en jetant quelques oboles à la figure de ses victimes.

Les 30 deniers n’ont pas forcément laissé un bon souvenir (Matthieu, XXVI, 15). Dans la Bible, ce n’est pas pour la rédemption qu’on les donne mais pour payer Judas…

Les privilégiés, même les plus intelligents, ont visiblement beaucoup de mal à saisir le sens du sacré, et à comprendre les implications de la notion de sacrifice. Ce n’est, hélas, pas nouveau.

Les malheurs des Gracques

Le groupe de réflexion des Gracques s’inspire de l’exemple des frères Tiberius et Caius SEMPRONIUS GRACCHUS. Leur triste histoire mérite quelques brèves explications (Claude NICOLET, Les Gracques ou Crise agraire et révolution à Rome, Julliard, Paris, 1967, réédition en 1980, 236 p.).

Les frères Tiberius et Caius SEMPRONIUS GRACCHUS ont été élus tribuns de la plèbe respectivement vers 134 et vers 122 avant Jésus-Christ.

A l’époque, à Rome, l’armée était composée d’hommes libres. Les soldats devaient acheter leur équipement. Seuls des paysans ou des artisans suffisamment aisés pouvaient le faire dans l’infanterie. Les fils de grands propriétaires et de riches commerçants pouvaient devenir cavaliers (en achetant un cheval et tout l’équipement nécessaire).

Du fait de guerres victorieuses mais difficiles au IIIème et au IIème siècles avant Jésus-Christ, Rome avait perdu de nombreux soldats au combat.

Les familles privées de pères ont été appauvries et ont dû vendre leurs terres à de puissants propriétaires qui ont concentré les biens fonciers. Du coup, le corps civique c’est rétrécit et le nombre de soldats disponibles commençait à baisser.

Les frères Gracques ont proposé d’interdire aux riches d’accaparer les terres conquises par Rome. Leur but était de partager ces terres pour installer des petits propriétaires susceptibles ensuite de devenir soldats.

Les magnats terriens l’ont extrêmement mal pris et les frères Gracques ont tous les deux été assassinés dans des circonstances mouvementées.

Le plus curieux était que leur père, leur grand-père et leur arrière grand-père avaient été consuls (équivalent de co-président de la République pour un an).

Leur mère était la fille de Scipion l’Africain, lui aussi consul et vainqueur de la Seconde guerre punique, la plus grande épreuve que Rome ait dû surmonter face à Carthage.

En fait, malgré leurs atouts, le grand malheur des Gracques a été de ne pas respecter les sources de leur propre pouvoir.

Emmanuel MACRON devrait méditer sur leur histoire.

La force du sacré

Aussi riches et célèbres aient-ils été, les frères Gracques étaient des plébéiens.

Un peu comme l’Ancien Régime qui voyait s’opposer le tiers état et la noblesse, Rome comprenait des patriciens et des plébéiens.

Les gens du tiers état au XVIIIème siècle pouvaient être riches et même devenir ministres, comme NECKER.

A Rome, à partir du IVème siècle avant Jésus-Christ, de riches plébéiens pouvaient devenir consuls. Par contre, la plèbe formait une partie distincte de la population.

Cela remontait aux origines de la ville. D’après de récents travaux historiques, la Rome antique a été fondée vers le VIIIème siècle avant Jésus-Christ.

De grandes familles traditionnelles, chacune dirigée par un chef puissant (le pater familias), détenaient un pouvoir important. On les appelait les patriciens. Leurs membres siégeaient au Sénat.

La cité était dirigée par un roi.

Vers 509 avant Jésus-Christ, le roi aurait été renversé. Les patriciens auraient pris le pouvoir absolu collectivement tout en veillant à ce qu’aucun d’entre eux ne puisse rétablir la monarchie.

Ainsi sont nés les consuls, deux chefs nommés pour un an et en même temps disposant d’un pouvoir de commandement similaire à celui du roi. Ce pouvoir était appelé l’imperium.

Le Sénat, lui, par son crédit spécifique, avait le pouvoir de donner plus de poids aux lois proposées par les consuls. Ce pouvoir, c’était l’auctoritas.

Les populations libres venues plus tard ou placées dans la dépendance des patriciens formaient, quant à elles, la plèbe et n’avaient aucun pouvoir.

Ces plébéiens ont remarqué qu’ils faisaient des sacrifices pour la patrie mais qu’ils étaient méprisés par le patriciat.

Or, tout sacrifice a un rapport avec l’absolu. Celui qui se sacrifie renonce un peu à vivre. Si, par exemple, il se sacrifie pour que la patrie soit sauvée, il prend le risque de mourir avant d’avoir vu si la patrie allait s’en sortir. Si la patrie est finalement perdue, celui qui se sacrifie l’aura fait pour rien. Les plébéiens ont donc exigé d’avoir désormais des garanties pour être certains d’être respectés et pour que les sacrifices collectifs soient faits dans l’intérêt de tous.

Puisque leurs sacrifices n’étaient pas pris en compte, ils se sont retirés sur une colline de Rome et ont fait sécession, en indiquant qu’ils ne reviendraient dans la Cité que lorsqu’on les respecterait. Comme les simples promesses n’engagent que ceux qui y croient, et que les patriciens étaient très capables de promettre n’importe quoi, les plébéiens ont pris des précautions avant de revenir. Aussi, ils ont désigné des tribuns de la plèbe dont la personne était inviolable, au nom des serments sacrés faits par la plèbe. Ces tribuns spécifiques avaient le pouvoir de protéger tout plébéien romain et de proposer des lois qui devaient être approuvées par la plèbe, les plébiscites. On ne doit pas les confondre avec les tribuns militaires qui dirigeaient l’armée sous les ordres des consuls.

Peu à peu, les patriciens ont ensuite accepté que les plus riches plébéiens puissent même devenir consuls. Des mariages entre grandes famille patriciennes et plébéiennes ont eu lieu. Une noblesse à la fois patricienne et plébéienne est née.

Les frères Gracques, bien que leur père soit un puissant plébéien, avaient ainsi une mère patricienne fille d’une illustre famille.

La faute de Tiberius

Les tribuns de la plèbe étaient dix et chaque tribun pouvait s’opposer à ce que proposait individuellement un autre.

Lorsque les frères Gracques ont chacun proposé des lois agraires, certains de leurs collègues se sont opposés à eux.

En 134, l’ainé Tiberius a cru bon faire destituer un de ses collègues pour surmonter le véto de celui-ci. Ce fut une grande faute. Les tribuns de la plèbe étaient inviolables. En portant atteinte à cette inviolabilité, Tiberius se mettait lui-même en danger. Ses ennemis en ont rapidement profité et ont récidivé contre son frère cadet dix ans plus tard.

C’est exactement l’impression que donne Emmanuel MACRON.

Ses objectifs affichés sont louables.

Toutefois, pour y parvenir, il utilise des voies technocratiques et autoritaires.

C’est un vieux défaut des élites trop sûres d’elles.

Le groupe de réflexion des Gracques est composé de technocrates pratiquant l’entre-soi.

Les frères Gracques de Rome étaient des fils de très bonne famille se sentant un peu supérieurs.

Dans les deux cas, ces dirigeants pensent que l’on peut faire le bien du peuple en lui forçant la main. Ce n’est jamais une bonne idée. Mieux vaut réfléchir au poids du sacré et à l’importance des fractures passées. Les promesses et la violence au nom de l’avenir se terminent toujours de la même manière.

Quelques années après la disparition des Gracques, Rome a basculé dans la guerre sociale (90 à 88 avant Jésus-Christ), au sens de guerre entre Rome et ses cités alliées (les socii).

Ce fut une épreuve extrêmement grave (avec des massacres spectaculaires des deux côtés) qui a préfiguré la fin de la République, avec l’ascension de l’infâme assassin Sylla, qui allait lancer la carrière du sulfureux Pompée. Ce dernier a fini par être battu par un de ses alliés, un certain César.


En bref, avoir des buts louables n’est pas suffisant. Les méthodes ne doivent pas être contraires aux objectifs poursuivis. Pour allouer de manière plus égale le pouvoir dans la société, mieux vaut ne pas concentrer le pouvoir entre ses mains. Pour rompre avec l’entre-soi et l’exclusion d’une partie importante de la société, mieux vaut ne pas se replier sur une petite élite technocratique.

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