vendredi 21 juillet 2017

Poison jupitérien

MACRON et la question jupitérienne

On ne cesse de parler de la dimension jupitérienne de la présidence d’Emmanuel MACRON. C’est à la fois compréhensible et « en même temps » un peu rapide. Cette ambiguïté doit être levée pour éviter tant les épouvantails que les mirages. Les citoyens réellement investis dans des démarches émancipatrices concernant l’habitat ne doivent ni cauchemarder, ni se faire d’illusions.

Emmanuel MACRON n’a pas explicitement revendiqué la qualité de président jupitérien. Dans un célèbre entretien accordé au journal Challenges en octobre 2016, il expliquait, pour s’en démarquer, que « François Hollande ne croît pas au ‘‘président jupitérien’’ » (https://www.challenges.fr/election-presidentielle-2017/interview-exclusive-d-emmanuel-macron-je-ne-crois-pas-au-president-normal_432886 ).

Une interprétation a contrario de ce passage impliquerait que MACRON, puisqu’il se démarque de HOLLANDE, est donc jupitérien lui-même.

Or, toute interprétation a contrario est souvent réductrice. Chaque juriste honnête le sait bien. On peut regretter le comportement anti-jupitérien d’une personne sans pour autant être jupitérien soi-même.

Dans la mesure où la confusion règne sur le participatif et l’horizontalité qui seraient la caractéristique de la nouvelle majorité politique (selon ses membres), il est temps de mettre les choses au clair.

Emmanuel MACRON est effectivement un dirigeant autoritaire montrant un goût prononcé pour le sacrifice des autres sans se rendre compte des dangers que cela fait courir à la société et à lui-même.

Ce n’est pas une surprise. Même le présent blog l’avait annoncé dès le début de 2016 (http://bit.ly/1QbDhw4).

Cela ne veut pas dire qu’il soit jupitérien pour autant. En fait, ses propos semblent relever d’une toute autre approche.
Le rejet de la rente
Son discours est centré sur la lutte contre la société de rente. Cela transparaît clairement dans le deuxième volet de son entretien accordé à Challenges quand il déclare : « Nous restons confinés dans une approche étatiste de la solidarité, une approche insuffisamment mobile débouchant sur une société de statuts. » (https://www.challenges.fr/election-presidentielle-2017/emmanuel-macron-face-au-systeme-ma-volonte-de-transgression-est-forte_433063).
Pour Emmanuel MACRON, la mobilité sociale permet de redonner de l’espoir et évite aux populations fragiles d’être assignées à des identités négatives ou à des quartiers abandonnés sensibles à des propagandes religieuses malsaines.

C’est ainsi que, dans le troisième volet de son entretien à Challenges, il déclare : « Quand la République estime que l'aide sociale suffit à tout, elle ne construit pas les voies d'une indispensable mobilité sociale ».

En effet, il rappelle que « Quand la République exclut, elle renvoie les gens à ce qu'ils croient être leur identité, celle d'origine de leurs parents. ».

Puis, il constate : « Une identité, par nature, n'est pas " heureuse " ou " malheureuse ". Une identité est en mouvement et se construit sans cesse. » Cela montre bien qu’une personne ne doit pas être enfermée dans une identité liée à sa couleur de peau ou à une culture, d’où l’importance de la mobilité pour donner des perspectives positives à tous.

Très logiquement, Emmanuel MACRON veut une société mobile brisant les statuts pour que chacun puisse se libérer de sa condition. Ainsi, il déclare : « Oui, il va falloir accepter des changements de vie ; mais ces changements devront permettre à chacun de trouver sa place. Cette vie se composera différemment avec un engagement de formation que nous ne tenons plus, une promesse d'émancipation sociale que nous ne respectons plus. »

Cette vision du monde est très claire. C’est certainement elle qui a fait gagner à Emmanuel MACRON les présidentielles puis les législatives. Bien entendu, il a aussi bénéficié des tribulations des partisans de François FILLON ainsi que des défiances profondes entre ses plus fervents adversaires, à savoir le FN et les Insoumis.

Les partisans de Marine LE PEN n’ont pas une croyance illimitée en la capacité de Jean-Luc MÉLENCHON à appliquer la politique migratoire qu’ils souhaitent au vu de ses déclarations passées.

Les Insoumis n’ont pas tous une foi enthousiaste en la dirigeante du FN concernant la défense des droits syndicaux du fait de ses déclarations sur les prétendues immunités des représentants du personnel, par exemple…

On ne reviendra pas sur les procès qui ont opposé ou qui opposent membres du FN et Insoumis sur des propos plus ou moins amènes ou sur des dénonciations croisées…

Le fait d’avoir des ennemis jurés qui s’entendent très mal entre eux est un réel avantage, mais il n’en reste pas moins que la victoire d’Emmanuel MACRON et de sa République En Marche n’a pas été que par défaut.

Certains électeurs n’aiment pas la société des statuts. Du coup, ils pensent que la mobilité est une solution à la crise de confiance du pays, et ils ont voté en conséquence.

Paul RICOEUR et « le monde tel qu’il va »

On notera que le discours d’Emmanuel MACRON contre les statuts n’est pas nouveau. Chacun se souvient de son envolée sur les fonctionnaires, dont le statut ne serait désormais plus adapté « au monde tel qu’il va » (http://www.lexpress.fr/actualite/pour-macron-le-statut-des-fonctionnaires-n-est-plus-adapte-au-monde-tel-qu-il-va_1717356.html ).

Cette intervention censée être « off » devant le think-tank dénommé En Temps Réel avait été révélée par la rédactrice en chef de Challenges, Ghislaine OTTENHEIMER en septembre 2015 (https://www.challenges.fr/politique/pour-emmanuel-macron-le-statut-de-la-fonction-publique-n-est-plus-adequat_54087).

Manifestement, Emmanuel MACRON n’en a pas voulu à ce magazine auquel il a accordé donc accordé son long entretien de 2016…

On peut même se demander si le ministre de l’économie de l’époque n’était pas satisfait que ses observations soient rapportées tout en pouvant démentir qu’elles soient officielles pour ne pas trop heurter le président de l’époque…

Aujourd’hui, le magazine Challenges peut se réjouir du fait qu’Emmanuel MACRON n’ait pas changé complètement d’idées et qu’il compte découpler les différentes fonctions publiques, ce qui s’intègre parfaitement à sa pensée selon laquelle certaines protections se justifient et d’autres moins (http://www.rtl.fr/actu/politique/le-journal-de-12h30-macron-veut-reorganiser-la-fonction-publique-7789390082)…

Une telle approche vaut à Emmanuel MACRON une rancœur tenace de la part de nombreux Français fascinés par les rentes ou les privilèges, d’où l’extrême tension de la campagne électorale.

Or, le LGOC, qui édite le présent blog, ne cesse d’y pourfendre depuis 2013 les rentes et les statuts. Dans le numéro 1 de Droits et construction sociale paru en juillet 2011, le LGOC soulignait aussi la nécessité de quitter une conception statutaire du droit.

Ici, il ne saurait donc être question de se plaindre des propos iconoclastes tenus par celui qui est désormais le président de la République. Bien entendu, ce dernier n’a pas été influencé par le LGOC. En fait, une inspiration commune peut être signalée.

Ce refus des identités figées et des statuts qui empêchent l’adaptation sociale font penser à Paul RICOEUR (1913-2005), dont Emmanuel MACRON a été l’assistant éditorial.

RICOEUR n’était pas l’homme de l’interprétation fixée une fois pour toute. Pour lui, le sens d’un texte pouvait toujours faire l’objet de réajustements permanents (Voir Paul RICOEUR, La Métaphore vive, Seuil, Paris, 1975, 414 p.).

Cela ne pouvait qu’entraîner la condamnation de l’expertise insolente et des interprètes prétendant avoir une position de domination intangible.

Certains tenants de RICOEUR ne l’ont visiblement pas compris (http://www.slate.fr/story/144517/ricoeur-eclairer-voire-critiquer-macron) et ont subi une vive déconvenue sans doute méritée lors des élections de 2017.

MACRON Hermès ou MACRON Jupiter ?

Ce refus des positions acquises une fois pour toutes n’est pas jupitérien.

Même des adversaires d’Emmanuel MACRON en ont eu l’intuition en lui reprochant d’être plutôt herméneutique que jupitérien, d’être donc un disciple d’Hermès, le dieu des banquiers et des voleurs, ou même d’être plus favorable à uber qu’à Jupiter (http://lelab.europe1.fr/pierre-joxe-compare-emmanuel-macron-a-hermes-le-dieu-des-banquiers-et-des-voleurs-2882933 ).

On notera qu’à propos du dieu des commerçants et des voleurs, le LGOC préfère parler de modèle mercurien, en référence à Mercure, l’équivalent latin d’Hermès (D&CS n° 58, Pour une recherche-action sur l’émancipation coopérative par le droit).

L’herméneutique, quant à elle, est plutôt un concept philosophique lié à l’art de l’interprétation, ce qui est neutre (H. G. GADAMER, L’Art de comprendre. Ecrits I Herméneutique et tradition philosophique, Aubier Montaigne, Paris, trad. Marianne SIMON, 1982, 295 p.).

Une herméneutique n’est pas forcément mercurienne.

Elle peut être jupitérienne, lorsqu’elle repose sur la domination d’un groupe voulant imposer ses vues à la société, comme Jupiter jette sa foudre depuis l’Olympe sur les hommes.

Elle peut aussi, il est vrai, être mercurienne, lorsqu’elle sert à des consuméristes vénaux pour lesquels toutes les interprétations se valent et où celle qui est choisie est celle qui rapporte le plus.

L’herméneutique peut également être saturnienne, lorsqu’elle est un pouvoir d’interpréter devenant l’apanage de notables mesquins et aigris repliés sur leurs statuts, comme le dieu Saturne qui, obsédé par l’idée de garder son pouvoir, en venait à dévorer ses enfants pour qu’ils ne prennent pas sa place.

L’herméneutique peut même être plutonienne lorsque des individus vautrés dans l’opulence ou dans le désir de celle-ci, pensent que tout peut tomber d’une corne d’abondance. Cette dernière était possédée par Pluton, dieu de l’enfer et de la mort, qui disposait des richesses de tous ceux qui sont décédés. Les bobos adorent profiter du travail de ceux qui nous ont quittés… Ce sont bel et bien des plutoniens !

Que dire d’Emmanuel MACRON et de sa volonté permanente de combattre les statuts ? Cette volonté explicite d’émancipation s’oppose à la niaiserie bohème plutonienne, au consumérisme mercurien peu scrupuleux et à la rigidité de notable saturnien. Elle pose problème à la bureaucratie jupitérienne qui croit qu’elle va changer de monde d’un coup de baguette magique du haut de sa compétence.

Une vision plus prométhéenne que jupitérienne

Si Emmanuel MACRON était fidèle à ses propos contre les statuts, il serait plutôt un partisan du modèle prométhéen.

Prométhée est celui qui aide les hommes à se libérer, quitte à fâcher Jupiter, même s’il a avec lui un rapport équivoque.

Jupiter demande souvent l’aide de Prométhée. Bien sûr, Jupiter punit Prométhée en l’enchaînant au Tartare et en lui faisant dévorer le foie par un aigle après que Prométhée ait volé le feu pour le donner aux humains. Jupiter jure même que Prométhée sera enchaîné au Tartare pour l’éternité.

« En même temps », Jupiter laisse Hercule délivrer Prométhée. Pour que Jupiter ne perde pas la face, Prométhée garde une chaine à son pied avec un petit morceau du Tartare accroché…

Lorsque Jupiter, imitant son père Saturne, dévore son épouse Métis par peur de voir l’enfant qu’elle porte le détrôner, il est pris d’un affreux mal de tête. C’est Prométhée qui aide Jupiter en le trépanant. Ainsi naît Minerve.

Prométhée est donc celui qui aide Jupiter à ne pas dériver. Cela énerve Jupiter et « en même temps », Prométhée est un appui indispensable.

Emmanuel MACRON saura-t-il se changer en Prométhée pour remettre en cause les statuts tout en gênant les élites administratives jupitériennes ?

On ne peut qu’être particulièrement inquiet au regard de ses débuts et surtout des équilibres institutionnels de la Ve République.

Une République jupitérienne malgré tout

Ghislaine OTTENHEIMER, qui travaille donc à Challenges, un journal qu’on ne peut pas suspecter d’anti-macronisme primaire, a justement fait paraître un livre prémonitoire en 2015.


(Ghislaine OTTENHEIMER, Poison présidentiel, Albin Michel, 2015, 253 p)

Le système actuel conduit le président élu directement à bénéficier d’une majorité à l’Assemblée nationale dont il est le porte-étendard. Dans le cas du président actuel, ce trait est accentué par le fait que les députés marcheurs et MODEM lui doivent tout.

On a donc un président disposant d’une légitimité directe s’imposant à une majorité présidentielle particulièrement docile. Le premier ministre, nommé par le président et soumis à la majorité, ne peut pas faire grand-chose sauf s’incliner s’il veut garder sa place. Quand en plus son assise politique est faible, comme pour le premier ministre actuel, on imagine le lien de dépendance !

Aucun contre-pouvoir n’existe, sauf la peur du président de provoquer une colère d’autant plus vive du peuple que celui-ci estime ne pas avoir de relais crédibles pour faire passer des messages.

Le bavardage participatif ne trompant personne, le président en est réduit à maintenir les statuts et les privilèges pour éviter les tensions et le désordre. C’est pour cela que la France ne se réforme pas et qu’elle est bien plus sclérosée et injuste que les pays voisins.

S’y ajoute une forme de lâcheté, le président s’en prenant plus facilement à ceux qui ne protesteront pas. Les militaires, par exemple, sont jugés dociles. On peut les honorer une fois par an au plan symbolique, ce qui ne mange pas de pain, avant de les contraindre à bien des missions avec toujours moins de revenus…

Tout ceci provoque une forme de fermentation. Ceux qui s’estiment toujours sacrifiés créent une fracture identitaire d’une très grande violence face à laquelle les élites qui entourent le président sont non seulement impuissantes mais toujours plus complaisantes pour avoir la paix.

Le président se comporte comme un Jupiter aux abois avec tous les défauts que la mythologie relève (démesure, caprices, dissimulations, incapacité à se faire obéir, mélange de peur d’être renversé et de souffrance face à sa propre inquiétude…).

La crise de nos institutions est donc liée au fait que le président est un Jupiter qui n’a pas son Prométhée pour l’aider, l’équilibrer, le sauver même, parfois, mais aussi lui résister quand c’est nécessaire.

Emmanuel MACRON parlait d’émancipation et de lutte contre les statuts. Tant qu’il était dans le rôle du Prométhée de François HOLLANDE, cela pouvait passer. Maintenant qu’il est à la place de Jupiter, on peut douter qu’il se souvienne vraiment de ses promesses.

Saura-t-il créer des instances prométhéennes pour lui faire face ? Le confort jupitérien risque d’être trop grand.

Le nouveau président ressemble donc à un Prométhée empoisonné et changé en Jupiter par les délices du présidentialisme outrancier.