samedi 25 novembre 2017

Besoin de Baubō

En finir avec la chasse aux bourgeois bohèmes

Le 18 janvier 2015, le présent blog avait publié un billet intitulé « Besoin de bobos » (http://bit.ly/1yxK3DG) en référence au livre Besoin de Japon de Jean-François SABOURET.

Le propos du présent blog était sévère contre les bourgeois bohèmes tout en rappelant qu’il faut de tout pour faire un monde et que même dans l’erreur, des bobos pouvaient aider à la remobilisation de la société.

Depuis, la fracture entre les bobos et la France dite périphérique s’est aggravée. Cela finit par poser un vrai problème.

Stigmatiser toute une classe sociale fait prendre le risque d’ignorer des idées intéressantes émises par les membres de cette classe. Parfois, on peut avoir raison sans appliquer les propositions que l’on énonce. Ces propositions n’en sont pas discréditées pour autant. Au contraire.

De bonnes idées mal défendues

Ainsi, Messieurs Bruno DELLA SUDDA, Patrick SILBERSTEIN et Romain TESTORIS ont rédigé un appel intitulé 68 thèses pour l’autogestion (https://autogestion.asso.fr/68-theses-lautogestion-lemancipation/).

Ce document, qui prône clairement l’antiracisme et le féminisme, est plutôt intéressant et convaincant. Malheureusement, ses auteurs sont des messieurs qui, sauf erreur de notre part, et avec tout le respect que nous leur devons, ont la peau blanche et ont plus de 30 ans.

Quand on fait un manifeste appelant à l’antiracisme et au féminisme, ce qui est louable, ne serait-il pas plus sage de demander à au moins une dame et au moins une personne de couleur de participer à ce travail ?

En effet, la rédaction d’un manifeste implique la revendication d’une forme d’aura politique, d’auctoritas, comme disait les anciens Romains. Or, ce sont toujours les mêmes qui veulent concentrer l’auctoritas sur eux. On est loin du principe de rotation ressassé sur le présent blog…

Cela ne veut pas dire que le féminisme et l’antiracisme doivent être condamnés. Trop souvent, la persécution des bobos, caricaturés comme des intellectuels Blancs libéraux libertaires héritiers de mai 1968, sert à combattre aussi l’émancipation des femmes et la lutte contre les discriminations.

De l’utilité des mythes

Pour mieux présenter l’intérêt de l’action des bobos, malgré leurs défauts, l’utilisation des mythes peut être utile.

On rappelle la très belle phrase de Pierre GRIMAL (La Mythologie grecque, PUF, Que sais-je ? 1999, 127 p.) :

« L’épopée grecque a pour essence de magnifier les débats des hommes, et, par le mythe, de les élargir aux dimensions de l’univers » (p. 8).

L’invocation d’un mythe peut donc servir de métaphore symbolique pour expliquer de manière imagée un mécanisme social fondamental.

D’où l’intérêt du mythe de Baubō (Βαυϐώ en grec) pour illustrer le rôle essentiel que peuvent jouer les bobos.

Le mythe de Βαυϐώ

Déméter, étymologiquement la Terre-mère, était la déesse de l’agriculture et des moissons.

Sa fille, Perséphone, s’est fait enlever par Hadès, le dieu des enfers qui l’a emportée dans son royaume.

Catastrophée, Déméter l’a cherchée partout sur le monde mais ne l’a pas trouvée. Déméter a fini par arriver au palais du roi d’Eleusis où, accablée par le chagrin, elle est restée prostrée sans vouloir boire ni manger.

Les serviteurs du roi ont tenté de la réconforter sans succès. Baubō, une des vielles suivantes, « retrousse ses vêtements et montre son derrière à la déesse. Déméter se mit à rire, et voulut bien manger » (GRIMAL, op. cit. p. 55).

D’autres auteurs parlent d’une danse obscène où Baubō s’est révélée plus encore à l’avant qu’à l’arrière… (Michel CAZENAVE (dir.), Encyclopédie des symboles, Livre de Poche, 1989, à l’article Baubo)


(Représentation de Baubō, parfois qualifiée de déesse de la coquinerie...)

Une question d’ordre du monde

On peut noter la proximité du mythe de Baubō avec celui d’Ame-no-Uzume au Japon.

La grande déesse du soleil Amaterasu, exaspérée par les ravages commis par son frère Susanō, le dieu des tempêtes, s’était réfugiée dans une caverne dont elle refusait de sortir, ce qui menaçait la nature privée de soleil.

Tous les dieux se sont mis à faire un grand tapage en éclatant de rire car Ame-no-Uzume s’est mise à danser de manière obscène devant eux. Curieuse de savoir ce qui se passait, Amaterasu est sortie de la caverne pour comprendre pourquoi les dieux riaient. Dès qu’elle est sortie, les dieux ont refermés la caverne pour qu’Amaterasu ne puisse plus s’y réfugier (voir CAZENAVE (dir.), op. cit.).

On note la parenté des deux mythes sur un point fondamental : « l’exil volontaire de Déméter rendait la terre stérile et bouleversait l’ordre du monde » (GRIMAL, op. cit., p. 55).

La nécessité d’une ré-inclusion efficace

Comme l’ont bien montré Thomas KIRSZBAUM, qui n’est certainement pas un réactionnaire raciste, et les auteurs, notamment des dames, qui ont travaillé avec lui (http://bit.ly/2zvFKkB), des pans entiers de la société se désinvestissent, épuisés par un système malsain et discriminatoire. C’est dangereux pour tout l’ordre social.

Le travail des bobos est de faire revenir dans le concert social ces personnes non en leur mentant et en tentant de les marginaliser un peu plus mais en leur donnant directement une parole qui soit socialement valorisée. Cela implique l’allocation d’un pouvoir politique ou économique direct (et non confisqué par toujours les mêmes élites intellectuelles).

Ame-no-Uzume n’avait pas besoin d’un soleil qui n’éclaire pas. Baubō n’avait pas besoin d’une nature stérile. Que les bobos ne l’oublient pas !

Néanmoins, le présent blog n'invite évidemment pas les bobos à faire des danses obscènes. Les mythes ne doivent pas être pris au pied de la lettre, cela va de soi... (NB : Le conseil formulé ici n'a pas été suivi lors de la Nuit des Césars 2021, où une actrice a joué la  Baubō sans doute volontairement).