vendredi 17 novembre 2017

Copropriétaires, la « pire des races » ?




Une « race » nouvelle

Dans un blog destiné aux amis du vélo, un copropriétaire s’est plaint d’être houspillé par ses voisins du fait des traces que laisse sa bicyclette lorsqu’il la monte dans son appartement par temps de pluie (http://forum.velotaf.com/topic/24789-question-de-droit-sur-les-velo-dans-une-copropriete/).

Sollicitant les conseils de ses amis, il s’est vu répondre les phrases suivantes par deux des participants au forum (l’orthographe est conservée) :

« Surtout ne va pas parler à tes voisins plaignants, ça risque d’envenimer les choses. Les copros c’est vraiment la pire des races qu’on ait inventé après les militants de 40 millions d’automobilistes »

« J’aurai tendance à dire que ton cas est relatif, que les probabilités qu’on te foute la paix sont proportionnelles au nombre de cons au mètre carré »

Pour la seconde citation, le commentateur devait penser « inversement proportionnelle » (car, selon lui, plus il y avait de « cons » au mètre carré, MOINS on « foutait » la paix aux gens).

Certains pourraient dire qu’il s’agit de plaisanteries douteuses isolées liées au défoulement habituel sur internet. Pourtant, ce discours sur la « race » des copropriétaires n’est ni isolé, ni anodin.

Une racialisation liée à l’impasse identitaire

L’extrême tension qui règne dans le monde de la copropriété ne tombe pas du ciel.

Elle résulte d’une grande violence faite aux acheteurs auxquels on a promis la propriété d’un bien.

Rapidement, les copropriétaires assistent impuissants aux désagréments causés par leurs voisins qui n’ont aucune discipline collective.

À la longue, l’exaspération est totale, parce qu’il est impossible d’obtenir un changement de comportement des personnes concernées quand elles ne sont pas motivées et volontaires.

Utiliser le vélo est tout à fait méritoire et sain pour l’environnement. Salir les parties communes pose un tout autre problème. Quand on s’étonne de recevoir des plaintes, voire quand on monte sur ses grands chevaux, on discrédite l’écologie, ce qui n’est pas vraiment le but que devrait rechercher tout cycliste responsable.

Comme la réflexion sur l’action collective est minimale voire absente en France, le discours identitaire est le seul valable pour caractériser les populations indisciplinées auxquelles on se heurte. On attaque les gens sur leurs couleurs de peau, sur leurs origines réelles ou supposées, sur leur religion ou sur leur classe sociale (les « bobos »…).

Les acteurs sociaux ne savent plus repérer des bons fonctionnements collectifs et stigmatiser des mauvais fonctionnements. Ils préfèrent accabler des individus en bloc du fait de leur identité. Le copropriétaire devient alors une figure négative, à l’image des catégories de population accusées de tous les maux.

Mensonges impunis et désastres en copropriété

On rappelle ainsi qu’en août 2017, un incendie a pris dans une tour de 14 étages au sein de l’ensemble immobilier de Grigny II (cet ensemble de 17 000 habitants étant l’une des structures en copropriété les plus grandes d’Europe).

Le journaliste Elie JULIEN, dans un article paru au Parisien le 10 septembre 2017, http://www.leparisien.fr/essonne-91/grigny-l-un-des-feux-les-plus-violents-du-pays-09-09-2017-7247829.php, a rappelé l’héroïsme des 100 pompiers qui sont intervenus et la difficulté parfois de leur tâche face aux caillassages.

Grigny II est installée juste à côté de la Grande Borne où des policiers ont failli être brulés vifs…

En outre, Grigny II est sale, les dettes de charges sont massives, une administration judiciaire a été mise en place, les détritus jonchent le sol, les parties communes sentent très mauvais et il y a des trafics…

Pourtant, peut-on stigmatiser les habitants ? Comment en est-on arrivé là ?

Les langues commencent à se délier.

Le poids des marchands de sommeil est constaté (certains filous divisant des appartements pour les louer dans des conditions indécentes à des familles précaires parfois étrangères, ce qui accentue les stéréotypes menant aux discriminations quand ces personnes sont assimilées systématiquement à des populations à problèmes…) (http://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/essonne/grigny-ce-que-incendie-aout-revele-1327775.html).

Pourquoi les marchands de sommeil sont-ils si présents ?

Des pratiques de vente sont en cause. Des packs associant notaires et agents immobiliers ont attiré des ménages modestes pour leur faire acheter à crédit des logements coûtant 100 000 euros. Quelques années plus tard, ces logements ne valent que 30 000 € alors que les charges sont de 400 € par mois (en plus du crédit à assumer…).

Les prestataires en profitent pour surfacturer parce que l’ensemble immobilier aura des difficultés à se défendre du fait des dettes de charges. C’est tellement plus facile de s’en prendre à des malheureux paralysés par leurs difficultés… On a du mal à jeter la première pierre aux victimes de ce système…

Tous dans le même bateau

Où est donc la « pire des races » (formule employée par un expert judiciaire…) dans ces pratiques ? Certainement pas chez les copropriétaires.

Le défi, désormais, est de rendre les habitants conscients de la dévalorisation des biens en copropriété dès le moindre problème.

Cela génère évidemment un climat de tension extrême au vu des dangers que courent tous les copropriétaires, qui doivent d’ailleurs être incités à ne plus louer, du fait de la responsabilité qu’implique le fait d’être résident.

Celui qui salit les parties communes avec son vélo coûte des milliers d’euros à ses voisins lorsque ceux-ci voudront vendre, parce que désormais, l’élément central de la valorisation d’un bien en copropriété ne se situe plus dans le seul lot vendu. Dès lors, il est normal que les voisins hurlent à la moindre indiscipline et éprouvent un sentiment de rage profonde quand ils sont désobéis.

En effet, désormais, ce qui compte, ce n’est pas seulement la qualité de l’appartement. C’est aussi ce l’acheteur ne pourra pas changer facilement, à savoir les difficultés du collectif et la capacité à la discipline des habitants.

La présence de locataires est alors toujours un risque supplémentaire, car le locataire est moins concerné par la dévalorisation éventuelle des biens.

Voilà pourquoi les pièges sur lesquels personne n’insiste actuellement (l’existence d’un règlement de copropriété, la tenue régulière des assemblées générales, les dangers des délégations de vote, l’importance des assurances, l’existence d’impayés ou de dégâts des eaux, le traquenard constitué par les unions de syndicats…) sont au cœur de tous les drames humains qui surviennent ensuite (et Grigny II en est l’exemple).

Le bêtisier de l’acquéreur est nécessaire. Il vise à prévenir les acheteurs naïfs tout en faisant pression sur les copropriétaires présents. Ces derniers se comporteront mieux lorsqu’ils comprendront, dans leur propre intérêt, qu’il leur faudra présenter collectivement un meilleur visage lors des ventes face à des acquéreurs plus avisés.

L’État complice des dérives racistes

Certains diront que c’est inutile, car grâce à l’intervention des pouvoirs publics à coups de milliards d’euros, tout cela sera solutionné.

Aussi, inutile de rendre les acheteurs intelligents. Il suffit qu’ils continuent de croire en la magie de l’État et aux conseils intéressés donnés par les notables rétribués lors des ventes. On a vu où cela a déjà mené des millions de copropriétaires…

Surtout, quand on apprend à certains ménages la crédulité, la dépendance, l’indiscipline et la désorganisation en leur faisant croire que l’État va tout le temps tout faire pour eux, on aggrave la fracture identitaire.

Certaines populations sont encore plus fragiles, insupportables et répulsives lorsqu’elles s’habituent à la passivité idiote. Par opposition, les gens instruits insérés dans les réseaux de pouvoir sont plus souvent disciplinés. Aussi, ils ont tendance à se replier encore plus sur eux-mêmes en fuyant les gens à problèmes.

La crise spécifique de la France et son échec encore plus lourd qu’ailleurs dans les banlieues est lié à cette survalorisation de l’intervention des pouvoirs publics (en sachant que la Belgique connaît peut-être aussi des difficultés similaires…).

Les gouvernants évitent de nouer des partenariats avec la société civile, à l’inverse de ce qui se fait en Allemagne, au Canada, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Le sociologue Thomas KIRSZBAUM l’a montré (http://www.dailymotion.com/video/x2imoym).

Que l’on ne s’y trompe pas. Ces autres pays ont aussi des banlieues sinistrées du fait de ventes piégeuses parfois encore plus répandues que chez nous (on pense à Cleveland dans l’Ohio…).

Par contre, c’est surtout en France que l’action publique aggrave la situation en donnant trop de poids à des fonctionnaires et des élus pléthoriques obsédés par l’idée de n’avoir aucun contrepouvoir face à eux.

Ce que ces multiples élus et fonctionnaires craignent par-dessus tout, c’est l’émergence de classes moyennes autonomes en banlieue. Qu’il soit angélisé ou diabolisé, le banlieusard, et tout particulièrement le « jeune » (c’est-à-dire la personne de couleur ou issue d’une famille venue de pays musulmans, même si les bureaucrates n’osent pas le dire ainsi) doit être infantilisé et manipulé.

La chasse aux « Petits Blancs »

En France, l’ethnicisation des débats est donc extrême, avec l’habitude d’abrutir certaines populations.

Cela induit le risque de prendre naturellement pour des ramassis d’imbéciles les groupes habituellement instrumentalisés.

Qui dit mépris à l’égard d’une catégorie de population dit facilité à s’abandonner aux stéréotypes nauséabonds, d’où les discours sur la race lorsque des attaques sont formulées contre tous ceux qui apparaissent comme les « autres ».

Ce n’est pas lié à un racisme français spécifique mais bien à une dynamique sociologique basée sur le mépris de l’action collective et la volonté d’abrutir ceux que l’on souhaite museler ou exploiter.

Les personnes de couleur ou d’origine asiatique, ainsi que les descendants de musulmans ou de juifs ne sont donc pas les seuls visés. Les beaufs et les « Petits Blancs » finissent par être conspués aussi.

De ce point de vue, les discours contre les copropriétaires sentent très mauvais… Et quand la haine raciste commence, la lâcheté sexiste n’est jamais loin…

Le monde de l’avidité spéculatrice dans l’immobilier est aussi celui du harcèlement moral voire pire… Comme par hasard ! La domination masculine dans certains milieux du bâtiment et de l’immobilier est particulièrement pesante.

Voilà pourquoi il est révoltant et inacceptable de prétendre que les copropriétaires sont la « pire des races ». C’est le chemin de la barbarie.