jeudi 23 novembre 2017

Un dépotoir en banlieue ?

Un débat très actuel

Dans le post précédent, on a vu combien la logique utilisée par l’establishment des HLM (dirigeants et associations de représentants des habitants compris) a construit un système qui favorise la discrimination et la stigmatisation de populations entières (http://bit.ly/2zsy4iY).

Ce mécanisme doit être étudié. Comment en est-on arrivé là ?

Voilà pourquoi il faut absolument lire l’excellent ouvrage dirigé par Thomas KIRSZBAUM sur la crise de la démocratie dans la politique de la ville en France.



Thomas KIRSZBAUM (dir.), En finir avec les banlieues ? Le désenchantement de la politique de la ville, éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2015, 254 p.

Thomas KIRSZBAUM a présenté lui-même ce livre dans un entretien accordé à Médiapart et mis en ligne (http://www.dailymotion.com/video/x2imoym).

La rénovation urbaine, une gabegie inefficace ?

Dans son introduction, Thomas KIRSZBAUM explique que ce livre est issu d’entretiens de l’IHEDATE s’étant tenus à Bondy, Saint-Denis et Paris. Surtout, il évoque les 45 milliards dépensés dans la rénovation urbaine et les critiques vives qui se font jour alors que le problème semble insoluble. Les besoins financiers au plan de la rénovation permanente des quartiers ressemblent à un tonneau des Danaïdes.

« Si la crédibilité des discours politiques promettant des lendemains radieux paraît bien entamée par le caractère irréductible du ‘‘problème des banlieues’’, ces mêmes discours n’ont pas peu contribué à décrédibiliser la politique de la ville en lui assignant cette tâche digne de Sisyphe »

D’où des discours extrêmement négatifs sur la banlieue et les populations qui y vivent alors qu’il s’agit certainement bien plus d’une crise des institutions inadaptées.

« La question posée ici est celle du ‘‘problème des banlieues’’, formulée en termes de ‘‘crise’’ et d’écheveau de ‘‘pathologies’’ tantôt imputables à l’urbanisme des grands ensembles tantôt aux attributs sociaux et ethniques de leurs habitants – ou plus souvent aux deux dans le discours euphémisé des ‘‘dysfonctionnements urbains’’ et des ‘‘handicaps sociaux’’ » (Thomas KIRSZBAUM, « Introduction. La politique de la ville ou les infortunes de l’égalité républicaine », pp. 7 à 33).

L’inanité du discours sur le dépotoir

L’aspect le plus passionnant de l’ouvrage dirigé par Thomas KIRSZBAUM est le fait que toutes les contributions signalent le rôle de sas de la banlieue. Bien des habitants passent par les quartiers dits difficiles et n’y restent pas toute leur vie. C’est un phénomène qui a commencé dès les années 1970.

« les premiers habitants des grands ensembles, enrichis au cours des années 1960, commencèrent à les quitter grâce aux aides publiques encourageant l’accession à la propriété. Ils étaient la cible privilégiée des entreprises de construction de pavillons et autres ‘‘chalandonnettes’’, comme la société Phénix, qui profitaient d’une tendance généralisée à préférer un mode d’habitat individuel. Les classes populaires solvables à qui s’adressaient les premiers grands ensembles furent peu à peu remplacées par des groupes moins aisés peinant à payer leur loyer, entraînant défaut d’entretien et sentiment de relégation. Toutes les raisons du désamour qu’allaient connaître les grands ensembles se trouvaient alors réunies, rappelant comme au siècle précédent que le logement des classes populaires était autant sinon davantage qu’une question architecturale et urbaine, un problème social et politique » (Danièle VOLDMAN, « Les métamorphoses de l’habitat populaire : la genèse des grands ensembles », pp. 37-48).

D’où l’inanité des propos qui consistent à décrire  la banlieue comme un « dépotoir » de la société moderne (Alain LAMASSOURE, lorsqu’il était conseiller de GISCARD D’ESTAING, s’étant abandonné à employer cette expression en 1979, voir p. 58, Thibault TELLIER, « De la normalisation des grands ensembles à la constitution d’une politique spécifique : genèse de la politique de la ville » pp. 49 à 61)

Rompre avec la logique de stigmatisation ethnique

Ce discours stigmatisant les populations des banlieues, au lieu d’impliquer une interrogation sur les vices du système institutionnel, conduit à jeter dans le même sac toutes les personnes issues de certaines origines, notamment les gens descendants de musulmans venus d’Afrique du Nord, d’où, dès les années 1970 et 1980, une surveillance spécifique à leur égard et la volonté de leur interdire l’accès à certains quartiers où ils étaient jugés trop nombreux (Fatiba BELMESSOUS, « La tolérance s’arrête au seuil. Traitements spécifiques et pratiques ségrégatives du logement des immigrés (1950-1970) », pp. 62-77).

C’est d’autant plus problématique que les comportements d’ouvriers métallurgistes venus de la campagne (premiers habitants des HLM) n’étaient pas toujours faciles à gérer. Toutefois, ces populations s’inscrivaient dans un projet d’embourgeoisement progressif. La stigmatisation ethnique actuelle ne permet pas cette tolérance latente.

« La différence la plus fondamentale tient peut-être à ce que les ouvriers d’alors portaient les espoirs de la modernité industrielle, nonobstant les comportements des métallos ‘‘rugueux’’ arrivés de leur campagne que les élites urbaines de l’époque jugeaient peu rassurants. » (Éric MARLIÈRE, « Des ‘’métallos’’ de l’entre-deux-guerres aux ‘‘jeunes de cités’’ », pp. 78-89).

Derrière le bavardage sur l’égalité républicaine se cache donc en France un primat de l’interprétation ethnique des difficultés, et cela intéresse largement certains militants instruits, masculins et blancs (sans qu’il soit besoin de rappeler les mises en cause actuelles au MJS et à l’UNEF, avec la culture que cela révèle sans doute…). Même ceux qui prétendent défendre les populations ainsi stigmatisées les appellent à adopter une posture victimaire pour les laisser dans la situation d’assistées et éviter d’avoir ainsi des concurrents pour les bonnes places.

« Les leaders de SOS Racisme ont ainsi valorisé l’origine ethnique de ces militants pour sa richesse intrinsèque, ils l’ont considérée comme une ressource, presque une esthétique et non comme la cause des inégalités à éradiquer » ce qui a fini par conduire à une « dénonciation d’une usurpation de la représentation » par les populations prétendument défendues mais, dans les faits, marginalisées, d’où la « nécessité d’une prise de parole des citoyens de ces quartiers capable de conjurer les risques de la confiscation et de la marginalisation » (Adèle MOMMÉJA, « Le passage au politique, une voie sans issue ? Les jeunes issus de l’immigration et la gauche dans les années 1980 », pp. 90-102)

La participation comme une manipulation

La politique de rénovation urbaine, construite à partir de 1981, a rapidement été focalisée sur la discussion avec les élus et les technocrates, tout en excluant tout dialogue avec les habitants (Entretien avec Dominique FIGEAT, secrétaire général de la CNDSQ (1981-1984) « Démocratiser la gestion des quartiers populaires. Le pari de la Commission nationale pour le développement social des quartiers » pp. 105-116).

L’agglomération a été prônée par Jean-Pierre CHEVÈNEMENT comme échelle de la politique de la ville pour éviter un communautarisme quartier par quartier (Philippe ESTÈBE, « La politique de la ville à la bonne échelle ? L’introuvable solidarité d’agglomération », pp. 117-129).

Cela a conduit aux rénovations où des petites résidences sont créées avec des statuts très différents (HLM, copropriété…) et où on peut parler de « vies parallèles », chaque groupe vivant sa spécificité dans son coin (Christine LELIÈVRE, « ‘‘Casser le ghetto, chasser les pauvres’’ ? Les effets paradoxaux de la rénovation urbaine » pp. 130 à 144).

Les rénovations se déroulent sous l’égide d’élus locaux omniprésents assistés par des techniciens-administratifs omnipotents, le tout en invoquant une consultation des habitants purement cosmétique et systématiquement désordonnée (Élise ROCHE, « La fabrique de la ville : maillage politique de la participation à Saint-Denis », pp. 145 à 157).

Le socialisme dogmatique incarné par François LAMY, ministre de la Ville en 2012 et compagnon de route de Martine AUBRY, incarne parfaitement cette vision du verbiage participatif pour masquer des pratiques clientélistes et dirigistes, à l’opposé du pouvoir d’agir qui vise à donner aux habitants une capacité à reprendre de l’influence sur leur propre vie.

« Loin de favoriser l’empowerment des habitants, de transformer ou de revivifier la démocratie représentative, la municipalisation de la politique de la ville a conduit à la domestication du tissu associatif de ces quartiers » (Renaud EPSTEIN, « La ‘‘nouvelle’’ politique de la ville au prisme des évaluations du passé », pp. 158-171).

La France des dompteurs

La France, pays prétendument égalitaire, antiraciste et républicain, permet donc d’allouer des milliards à tout un réseau qui déteste le moindre regard extérieur. Pour être tranquilles, ces profiteurs de la rénovation urbaine tentent d’enfermer les habitants dans le rôle de geignards ethnicisés.

L’Allemagne, dont le passé est bien différent, évite de poser les problèmes sur le plan ethnique et tente de faire rester les habitants dans les quartiers où ils ont grandi quand ils viennent à disposer de plus de moyens financiers, et cela quelle que soit leur origine (Florian WEBER, « Gérer la diversité par la politique urbaine : la voie allemande », pp. 213-221) au lieu de créer des zones de relégation fuies par tous dès qu’ils le peuvent, comme en France, ce qui prive les endroits à problèmes des habitants qui auraient le plus de capacité à les surmonter.

En RFA, les appels à l’action concrète des habitants sont nombreux, ce qui permet de bousculer la hiérarchie entre les intellectuels et les manuels tout en évitant l’arrogance des technocrates à l’égard des populations. Alors que les urbanistes se voient comme des dompteurs en France (ce qui fait des habitants des bêtes féroces…), en Allemagne, ils se voient comme des jardiniers (Maurice BLANC, « Une politique de la ville sans l’État : le programme Soziale Stadt en Allemagne », pp. 199-212).

Toutefois, la situation n’est pas toujours simple dans le reste de l’Europe.

Aux Pays-Bas, les défauts français commencent à être imités avec une tendance à construire des logements pour la classe moyenne en périphérie ce qui vide les quartiers à problèmes de leurs habitants les plus aptes à agir, tout en induisant une montée du discours de stigmatisation ethnique (Gideon BOLT, Anouk TERSTEEG, Ronald VAN KEMPEN, « La politique de la ville après le multiculturalisme : les Pays-Bas », pp. 222-235).

En Angleterre, Stephen HALL et Hélène BALAZARD soulignent les ambiguïtés de l’appel au pouvoir d’agir qui vise en fait à inviter les populations à se débrouiller sans les pouvoirs publics (Stephen HALL, « Entre État et marché : une brève histoire de la régénération urbaine en Angleterre » (trad. Thomas KIRSZBAUM), pp. 175-186, Hélène BALAZARD, « L’empowerment entre contre-pouvoir et justification du retrait de l’État : de London Citizens à la Big Society », pp. 187 à 198). 

Hillary avait raison !

Le présent billet dit franchement ce que les auteurs de l’ouvrage collectif commenté pensent très fort voire disent quasiment tout haut (quand Thomas KIRSZBAUM parle de suprématisme d’un groupe bien particulier… http://bit.ly/2zsy4iY à nouveau).

Voilà pourquoi de longues citations ont été employées pour que ceux qui détestent les discriminations sachent qu’ils peuvent lire ce livre avec confiance et qu’à l’inverse, les mafieux responsables de la montée de l’extrême droite en France puissent se regarder dans la glace et s’y contempler que ce qu’ils sont, à savoir des éléments dignes d’être jetés dans le « basket of deplorables » de Hillary CLINTON.

Ramper par terre devant des crétins nuisibles, ça commence à bien faire.

Quand on se tait face à ces dérives, on s’en prend plein la figure. On se fait accuser de complicité avec des mafieux racistes…

Pas question, pour le LGOC, de subir la moindre accusation de complaisance à l’égard de ce ramassis de crapules manipulatrices. Ces profiteurs sont directement coupables du désastre urbain actuel, en sachant que cela a des effets épouvantables en copropriété.

Merci !

Bravo, donc, à tous les auteurs de l’ouvrage commenté, car ils ont osé révéler des éléments très instructifs.

Une mention spéciale à l’auteure de la conclusion (Agnès VILLECHAISE, « Postface. La politique de la ville : effets et… méfaits ? », pp 238 à 248).

On se bornera à citer quelques-uns de ses passages les plus impressionnants :

« la faiblesse de la démocratie participative n’est pas à mettre au seul compte des peurs ou du cynisme de la sphère politique : elle s’explique aussi par le manque d’organisation et parfois d’appétit d’une société civile habituée à ce qu’on fasse pour elle et en son  nom »

Le LGOC n’aurait pas pu mieux dire.

L’auteure rappelle ensuite son livre Amère banlieue de 2000 : « Nous insistions sur une posture désabusée et lasse d’une partie des habitants des quartiers, nourrissant le repli sur le privé ou la communauté, le désintérêt pour le débat public, et l’intolérance grandissante à l’égard des ‘‘assistés’’ et des ‘‘fouteurs de merde’’ jugés responsables des dysfonctionnements sociaux »

Copropriétaires des immeubles en difficulté, cela ne vous rappelle rien ?

En étudiant les populations de descendants d’Algériens, l’auteure constate : « cette amertume s’est peu à peu muée en une posture tellement critique qu’elle conduit à une forme de boycott social hors de la sphère des proches et de ceux dans lesquels chacun pense reconnaître des semblables »

Cela n’existe pas que chez les descendants d’Algériens... La crise de mobilisation en copropriété est aussi liée à cette situation. N’oubliez pas que les immeubles à problèmes en copropriété sont peuplés de ces personnes qui ont fui les HLM où elles n’ont pas appris la participation.

En attendant, Thomas KIRSZBAUM, merci !

Chacun peut suivre l’association LGOC sur twitter (@associationLGOC)