samedi 16 mai 2015

Commun : une tragédie évitable

Un récent ouvrage est consacré aux biens et services utilisés en commun et à la problématique causé par leur coût (Pierre DARDOT, Christian LAVAL, Commun. Essai sur la révolution du XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2014, 593 p.).




Les auteurs ont pour but de combattre la Logique de l’action collective (trad. Mario LEVI, PUF, 1978, 200 p.) de Mancur OLSON, selon laquelle agir en groupe n’est pas forcément toujours profitable aux acteurs.

DARDOT et LAVAL combattent aussi la notion de tragédie des communs de Garett HARDIN (« The Tragedy of the Commons », Science, New Series, vol. 162, n° 3859, 13 décembre 1968, pp. 1243-1248). Selon la thèse de HARDIN, les personnes qui ont accès à un bien commun ont tendance à abuser de celui-ci sans s’intéresser à son entretien, ce qui conduit à la disparition de la ressource. L’exploitation outrancière de notre planète démontre chaque jour la pertinence de l’analyse de HARDIN.

Pourtant, DARDOT et LAVAL tentent de fustiger cette vision des choses en prétendant qu’elle conduit à favoriser comme seule solution aux difficultés l’appropriation individuelle ou à l’étatisme (Commun, pp. 17 et 18).

Le marché devient la règle et l’Etat, l’exception qui confirme cette règle (Commun, p. 137).

DARDOT et LAVAL manifestent une réelle érudition mais se bornent, pour l’essentiel, à paraphraser Cicéron, Aristote et Elinor OSTROM (1933-2012, prix Nobel d’économie en 2009) (ainsi que Cornelius CASTORIADIS, Marie-Alice CHARDEAUX, Mickaël XIFARAS et Jeremy RIFKIN, au passage…).

L’apport principal de l’ouvrage est de différencier l’être en commun et l’agir en commun (Commun, p. 276).

Ce qui est commun est non ce qui est par nature propriété de tous, mais plutôt ce qui aide à l’émancipation de tous. Cette idée du commun comme principe de transformation sociale (Commun, p. 463) est plutôt convaincante. Dommage que les auteurs n’en tirent pas les conséquences qui s’imposent, lorsque plusieurs visions divergentes sur la transformation à opérer s’affrontent. Cela signifie tout simplement qu’il n’y a rien de commun entre ces visions antagoniques. La France de la Commune n’est ni celle de Bonaparte, ni celle de Maurras, ni celle des rentiers en place, n’en déplaise à ces derniers qui veulent tout confondre dans un « vivre-ensemble » un peu niais.

Si le commun est le principe de transformation du social, dans quel sens cette transformation doit-elle être faite ? Pour DARDOT et LAVAL, il faut, par exemple, faire en sorte qu’usagers et citoyens soient coproducteurs des services ou des biens communs qu’ils utilisent.

C’est loin d’être très novateur, puisque Robert OWEN (1771-1858) ou même Gerrard WINSTANLEY (1609-1676), voire les taborites de Bohême (au XVe siècle), d’ailleurs tous cités par les auteurs (Commun, pp. 69 et 70 ainsi que 391), en ont dit autant.

Le livre se termine en une succession de vœux pieux, comme l’émancipation du travail (Commun, p. 482), la résistance coopérative (p. 483), l’entreprise commune (p. 490), la convivialité comme moyen d’empowerment (pp. 504-505), les services publics comme institutions du commun (p. 514), voire les communs mondiaux (p. 527) et une fédération internationale des communs (p. 546).

Ce rêve est exactement celui de l’Alliance Coopérative Internationale depuis 1895… Rien de très révolutionnaire…

De la même manière, malgré la bibliographie pléthorique existante, pas un auteur n’est cité sur l’empowerment

En fait, Pierre DARDOT (un philosophe) et Christian LAVAL (un sociologue) ne sont ni des juristes, ni des économistes, ni des historiens, ni des théologiens, ni même des spécialistes des théories organisationnelles, et cela se voit. Leurs citations, pourtant nombreuses, sont lacunaires.

Leur principale source d’inspiration, Elinor OSTROM, a été beaucoup plus sage, dans son ouvrage Governing the Commons (1990, Cambridge University Press, voir pages 18 à 28). Elle ne prétend pas que Garett HARDIN ait tort de soulever le problème de la tragédie des communs. Elle signale simplement qu’outre le dirigisme étatique et l’appropriation privée, il existe une autre solution pour éviter l’individualisme nuisible à tous.

Elinor OSTROM appelle cette alternative convaincante les systèmes d’auto-organisation durable des ressources (long-surviving self-organized ressource regimes) (voir « Collective Action and the Evolution of Social Norms », The Journal of Economic Perspectives, vol. 14, n° 3, été 2000, pp. 137-158).

Elle fixe 5 principes particulièrement édifiants dont elle constate qu’ils permettent empiriquement le succès dans de nombreuses sociétés, du Japon à la Turquie, en passant par le Sri Lanka et les Philippines.

1/ Des règles doivent permettre de bien délimiter le groupe (pour éviter que des grappilleurs ne viennent ponctuellement s’y agréger)

2/ L’usage de la ressource doit être lié au bénéfice retiré par chaque utilisateur (pour éviter que certains ne retirent tous les bénéfices sans assumer les coûts)

3/ Ceux qui sont affectés par le partage de la ressource doivent effectivement participer à l’élaboration des règles de partage

4/ Ceux qui opèrent le partage doivent être effectivement sous le contrôle de ceux qui sont affectés par ce partage

5/ Si certains violent les règles du partage, des sanctions graduées doivent être infligés rapidement, quasiment sans coût (et surtout pas des coûts ne reposant que sur certains), pour éviter impérativement la répétition des violations

A ces conditions, l’action collective est possible et la tragédie des communs peut être évitée. Ces principes sont simples et ne prennent pas 500 pages pour être énoncés. DARDOT et LAVAL auraient pu confronter avec profit ces principes à leurs propositions…

On remarquera le lien entre les 5 principes d’Elinor OSTROM et les 5 principes de l’association LGOC pour encourager la coopération, qui ne sont que des approfondissements…

La rotation vise à délimiter le groupe de partage (en évitant qu’il ne se scinde entre bénéficiaires passifs et gérants actifs). La réciprocité implique que certains ne retirent pas tous les bénéfices sans assumer les coûts. Le regard croisé fait que les tenants des divers intérêts mis en cause dans le partage aient voix au chapitre. La vérification implique que les opérateurs du partage soient soumis au contrôle des personnes concernées par ce partage. L’intermédiation permet de faire en sorte que la charge impliquée par la délivrance de sanctions à l’égard de ceux qui violent les règles du partage ne repose pas sur des individus qui, sinon, se décourageraient.

C’est ainsi que l’on peut éviter la fracture sacrificielle que le présent blog dénonce si souvent, notamment en copropriété.

En bref, les reproches de DARDOT et LAVAL contre Elinor OSTROM paraissent particulièrement infondés.

Selon eux, elle n’aurait pas su ériger le commun en principe général d’organisation de la société (Commun, p. 155). Or, cette économiste titulaire du prix Nobel trace, de manière synthétique et claire, un horizon bien plus crédible que les fantasmes bohèmes grandiloquents et moralisants de DARDOT et LAVAL sur une coopération édifiée confusément dans le « vivre-ensemble » (http://bit.ly/1Euq6Cb).

Au final, la tragédie liée à l’usage excessif du bien commun peut être évitée. Quant à la lecture de Commun, chacun jugera si elle est nécessaire.

Que ceux qui, après cela, seraient déçus par l’ouvrage de DARDOT et LAVAL,  ne viennent pas ensuite ici pour citer le célèbre quatrain de Théophile de VIAU (1590-1626) :

Je te rends ton livre, Mélite
Quoique fort long, je l'ai tout lu,
Si tu veux que nous soyons quitte,
Rends-moi le temps que j'ai perdu.