mercredi 4 octobre 2017

L’approche convivialiste, une idéologie bohème ?

Un nouveau courant de pensée

Un livre très intéressant vient de paraître.



Marc HUMBERT (dir.), Reconstruction de la société. Analyses convivialistes, Presses universitaires de Rennes, 220 p., Rennes, 2017, Collection économie et société

Marc HUMBERT enseigne l’économie à l’université de Rennes 1. De 2008 à 2012, il a dirigé la Maison franco-japonaise à Tokyo.

En 2002, Marc HUMBERT a fondé l’organisation non gouvernementale  internationale PEKEA (a Political and Ethical Knowledge in Economic Activities) qui s’inscrivait dans la continuité des travaux du MAUSS (Mouvement Anti-Utilisariste dans les Sciences Sociales).

Par suite, en 2013, un manifeste convivialiste a été mis en place (voir http://www.lesconvivialistes.org).

300 chercheurs l’auraient rejoint en ligne.

Un colloque a été organisé à Rennes les 26, 27 et 28 octobre 2015.

Le livre commenté est issu de cet événement.

Café or not café ?

Le 05 mai 2017, l’Université de Bretagne Occidentale a organisé à Brest une rencontre autour de Marc HUMBERT et des analyses convivialistes, à l’invitation du professeur Alain PENVEN.

Les étudiants du master d’intervention sociale ont animé cette journée qui était intitulée « Café or not café ». Le but fut de réfléchir au fait que l’attitude convivialiste dépasse sans doute le simple fait de partager un café avec des collègues autour de la machine destinée à cela dans une entreprise.

La position de Marc HUMBERT exprimée à Brest

En tant qu’économiste, Marc HUMBERT s’interroge sur la notion de valeur de marché.

Pour lui, ce qui prime est de bien vivre ensemble. Dans une société marquée par des tensions plus fréquentes liées à la raréfaction de certaines ressources, il est important de savoir s’opposer sans se massacrer, à l’image des chevaliers de la table ronde arthurienne qui avaient des différences voire des différends mais s’asseyaient à égalité autour d’une table.

Des recherches comme celles sur les ISBET (Indicateurs Sociétaux de Bien-Être Territoriaux) suscitent son attention.

L’analyse convivialiste se définirait, pour Marc HUMBERT, comme le fait de prendre soin des autres et de la nature.

L’activité économique devrait moins être centrée sur la vente que sur la notion de service des autres et de délibération.

Le but est donc d’aller vers une société de convivialité. Même si cela semble utopique, Marc HUMBERT insiste sur le fait que les convivialistes ne sont pas seuls et cite l’idée de Bénédicte MANIER selon laquelle il y aurait un million de révolutions tranquilles.

Par assimilation à la Déclaration d’indépendance des USA, les convivialistes ont donc proposé une sorte de Déclaration d’interdépendance.

Pour rassembler les convivialistes, Marc HUMBERT propose un socle de 4 principes : la fraternité (du fait d’une commune humanité), la solidarité (du fait d’une commune socialité car on ne fait rien tout seul), l’individualisation (pour permettre à chacun de gagner un pouvoir d’agir sur sa propre vie, ce que l’on appelle l’empowerment), et l’égalité (c’est-à-dire l’opposition maîtrisée entre les personnes ayant des intérêts divergents).

Tout ceci devrait permettre de réorienter l’action collective en évitant l’hubris (démesure, en grec ancien, liée au fait de se mettre à la place des dieux).

Au lieu de s’abandonner au culte de la croissance perpétuelle, il faudrait dé-financiariser et éviter les outils managériaux trop gros qui asservissent au lieu de servir.

Garantisme civique et convivialisme

Interrogé par le LGOC (qui tient le présent blog) sur la notion de réciprocité, au cœur de la coopération pour des économistes américains, allemands et suisses, Marc HUMBERT a indiqué que cela semblait compatible avec le courant convivialiste.

On peut noter la proximité des vues exprimées par Marc HUMBERT avec les principes développés sur le présent blog, très attaché à l’interdépendance et à l’idée d’une société où priment les structures relationnelle.

Pourtant, le LGOC n’est pas convaincu et ne compte pas rejoindre le mouvement convivialiste. Les convivialistes ne sont pas des tenants du garantisme civique.

Les objectifs sont identiques mais les moyens sont distincts voire même radicalement antagoniques.

Mais, comme le dit Marc HUMBERT, sachons nous opposer sans nous massacrer.

Des contributions décevantes

Dans l’ouvrage paru en 2017 et commenté ici, un certain nombre d’articles sont contestables.

La plupart des auteurs nous infligent un catalogue de bonnes intentions, ce qui est à la fois moraliste et déplacé. De nombreux Français ont agi pour des missions d’intérêt général, souvent sans être rétribués ni reconnus. La moindre des choses est de leur rendre hommage avant de les mépriser en les appelant à devenir convivialistes comme s’ils avaient des efforts à faire. Ce manque de respect explique justement la montée des colères populistes et du refus de s’impliquer pour le bien commun de la part de ceux qui voient comment sont traitées les personnes qui se dévouent.

De ce point de vue, on ne peut que regretter le manque d’épaisseur civique des contributions de Jean BAUBÉROT (« Le convivialisme et la laïcité » pp. 39 à 49), que l’on a connu mieux inspiré, mais surtout de Florence JANY-CATRICE (« Le convivialisme et la mesure des performances », pp. 65 à 69), de Patrick VIVERET  Les tâches d’un mouvement convivialiste » pp. 119- 126), d’Anne-Marie FIXOT (« Le convivialisme et la ville. Vers une convivance urbaine », pp. 159 à 166), de Pierre MONÉGER-ROGGE « Le convivialisme au quotidien » pp. 167-170 et de Josette COMBES, « Le convivialisme et le modèle associatif », pp. 181-191

Quant à d’autres articles, ils relèvent de la propagande politicienne libérale libertaire maladroite, et notamment ceux de François FLAHAUT (« Pour une école plus conviviale » pp. 51 à 55), de Susan GEORGE (« Le convivialisme face aux enjeux des échanges et des traités internationaux de commerce et d’investissement » pp. 87-94), de Christophe FOUREL (« Le convivialisme et les monnaies complémentaires », pp. 95-102), de Jean-Baptiste de FOUCAULD (« Le pacte civique et le convivialisme », pp. 133-140), , de Denis VICHERAY (« Le convivialisme et le mouvement utopia » pp. 153 à 158), de Gustave MASSIAH (« Le convivialisme et l’engagement dans la solidarité internationale », pp. 141-146), de Jean-Claude PIERRE (« Le convivialisme et l’écologie » pp. 147 à 152) et de Bruno TARDIEU, « Le convivialisme et le quart monde » pp. 171 à 180.

Des diamants au milieu des cailloux

Par contre, on repère de très beaux passages perdus dans ce fatras. Même s’il est possible de ne pas être d’accord avec leurs auteurs, qui d’ailleurs divergent entre eux, cela sauve tout l’ouvrage.

Thomas COUTROT (« Le convivialisme vu d’ATTAC », pp. 127-132), qui est tout sauf un acteur neutre ou un théoricien éthéré, a le courage de mettre les pieds dans le plat en remarquant que les analyses convivialistes ne répondent pas aux critères de la conquête du pouvoir d’agir tels que les avaient énoncé Saul ALINSKY.

Thomas COUTROT rappelle, en effet, que ces principes sont : « désigner l’adversaire, identifier les ‘‘nous’’ de l’action collective, entrevoir des possibilités d’alternatives de long terme, viser des victoires concrètes immédiates qui renforcent la dynamique de l’action à moyen terme »

C’est très intéressant, efficace, concret et important. Tous les articles cités plus haut l’oublient et s’égarent dans le fumeux sur un ton doctrinaire justement à cause de cela.

Aussi, Thomas COUTROT propose à long terme le contrôle de la société civile sur les pouvoirs institués et à court terme la socialisation du système bancaire.

Ce sont des objectifs clairs et non pas un appel à la fidélité aveugle à des coteries universitaires ou à la firme politicarde qui dirigeait EELV ou le PS…

L’article le plus impressionnant est surtout celui de Pierre-Olivier MONTEIL, « Le convivialisme et la question de l’autorité en politique et en management », pp. 57 à 64. Sa lecture laisse KO au vu de la finesse d’analyse qui y est manifestée.

Cet auteur aborde le vrai problème central de l’action collective actuellement, à savoir l’« hyper-sélectivité des rapports affinitaires qui privilégient aujourd’hui l’entre-soi, par contrecoup des difficultés à affronter la conflictualité des relations » (p. 60).

La solution est d’« agir avec l’autre plutôt que sur ou contre lui » (p. 62).

Pierre-Olivier MONTEIL propose la solution suivante :

« L’action volontaire est habitée par l’intention de donner de soi. La visée d’influer sur l’autre ne lui est pas étrangère. Celle de l’obliger par le don n’est pas loin. Pour limiter la violence que cela comporte, il convient donc d’équilibrer le pouvoir par l’autorité, en allégeant l’acte de donner par la gratitude d’avoir soi-même reçu. Pour répliquer à l’actuelle prolifération d’un faire qui aboutit, trop souvent, à l’instrumentalisation de chacun par chacun, une éthique convivialiste pourrait s’attacher à réhabiliter la réceptivité ».

C’est lumineux ! Sortir de « l’instrumentalisation de chacun par chacun » est justement le projet du LGOC et explique que l’IGCHF ait été lancé pour bâtir un rapport réellement coopératif au savoir.

Une excellente base de réflexion

Ensuite, un autre auteur présente un projet social fort avec une argumentation théorique très solide. Même si le LGOC n’est pas du tout d’accord, il faut lui rendre hommage. Il s’agit de Serge LATOUCHE (« La décroissance comme projet métapolitique. Le problème de la démocratie directe castoriadienne » pp. 71 à 85).

Cet article prône une société prône une démocratie authentique basée sur l’expression de tous les citoyens ainsi qu’une révolution mentale pour construire une société d’abondance frugale à la GANDHI. La satyagraha (désobéissance passive) et l’autonomie à la GANDHI (swaraj) sont cités comme des outils pour y parvenir.

Le problème est que l’auteur pense combiner la démocratie intégrale de CASTORIADIS et la convivialité d’ILLICH. Ces deux penseurs sont décédés. Or, ils n’ont jamais aimé les camarillas universitaires. Par bien des aspects, le mouvement convivialiste en est une. Pierre ROSANVALLON a décrit de manière éclairante l’usure des héritiers de mai 1968 avachis dans les positions institutionnelles.

Pour ne rien arranger, on peut craindre que la notion de convivialité telle que la pensait ILLICH ait été grossièrement mal lue. On rappelle le texte l’ILLICH : « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » (Ivan ILLICH, Œuvres complètes, volume 1, Fayard, Paris : La convivialité pp. 449 à 580 (Seuil 1973-1975).

C’est donc l’outil qui doit être convivial et non l’homme. Appeler des individus à être conviviaux est une absurdité dangereuse.

La convivialité ne doit donc pas servir à contraindre les membres des catégories populaires à accepter une proximité qui les détruit avec des individus problématiques.

Les bobos somment le peuple, au nom d’une prétendue convivialité, de supporter les délinquants et les inciviques (voire pire). Les bobos s’abstiennent, en ce qui les concerne, d’accepter cette proximité, bien entendu.

L’homme n’a pas à être convivial. Sinon, il est transformé en objet. C’est bien le problème de la pensée bohème qui souhaite instrumentaliser des citoyens pour les sacrifier en faveur de politiques d’ailleurs catastrophiques et inefficaces.

En citant ILLICH précisément, Serge LATOUCHE s’est exposé à cette critique. C’est à la fois courageux et salutaire. C’est comme cela que la pensée avance.

Ma même observation peut être faite à l’égard d’Alain CAILLÉ (« Le convivialisme comme philosophie politique » pp. 31 à 38).

Cet auteur réprouve la dérive totalitaire du communisme, la dérive étatiste du socialisme, la dérive nihiliste de l’anarchisme et « l’hégémonie du capitalisme rentier et spéculatif » du fait du libéralisme.

Il a bien raison.

Sa solution convivialiste est de prendre en compte les humains de demain et du passé. C’est un vœu pieux louable mais, pour sortir des déclamations vaines, il faut apporter des garanties. Pour cela, le LGOC prône des garanties citoyennes et continuera à la faire sans se réclamer du convivialisme.