jeudi 2 novembre 2017

Luther et la démocratie participative

Le temps des commémorations

Le 31 octobre 1517, Martin LUTHER, moine augustinien, clouait à la porte de l’église du château de Wittenberg ses 95 thèses contre la vente des indulgences par la papauté. Cette dernière promettait en échange des dites indulgences la remise des péchés.



Ce geste de Luther est interprété aujourd’hui comme la naissance du protestantisme, même si le théologien en question ne se voyait pas comme le créateur d’une nouvelle religion.

Dès lors, diverses cérémonies ont eu lieu pour fêter cette date. Lors d’un colloque à la mairie de Paris le 25 septembre 2017, Emmanuel MACRON est intervenu. On sait qu’avant de faire l’ENA, il a travaillé avec le penseur protestant Paul RICOEUR. Dès lors, il connaît le protestantisme.

Le président de la République a tenu un discours intéressant qui nous interpelle (https://regardsprotestants.com/vie-protestante/lhommage-demmanuel-macron-aux-protestants/) :

‘‘L’apport du protestantisme dans la société, a souligné le président, se mesure à travers de nombreux indicateurs comme la promotion de la conscience individuelle, l’essor de la démocratie participative, le libéralisme politique et économique ; mais il ne peut être séparé de la foi. « Comme président d’une République laïque, je serais tenté de saluer l’œuvre séculaire des protestants pour les libertés en France. Ce serait éluder quelque peu ce qui vous réunit ici : dans une réflexion commune menée dans le cadre de ces 500 ans de la Réforme et ce serait éluder votre foi. (…) Ma conviction profonde est que je ne rendrais nullement service à la laïcité si je m’adressais à vous comme à une association philosophique. Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie, mais dans un dialogue intense avec Dieu et c’est cela, ce que la république respecte.» […]’’

Le passage sur l’essor de la démocratie participative est souligné par le présent blog.

Une démocratie participative protestante ?

Quand on s’intéresse à la gestion collective conduite par les habitants dans l’immobilier, on ne peut manquer d’être frappé par un fait marquant.

Quels sont les pays où les expériences d’habitat participatif sont les plus vivaces ?

La Suède, la Norvège et le Danemark, historiquement luthériens, les Pays Bas, historiquement réformés, la Suisse dans sa partie calviniste et l’Allemagne dans des zones souvent marquées par le luthérianisme (comme la ville de Tübingen).

Même l’Alsace, où l’habitat participatif est très présent, est une des zones de France où l’empreinte luthérienne est la plus forte.

Est-ce un hasard ?

L’épopée luthérienne relevait-elle d’une quête de participation ?

Luther aurait été furieux qu’on le dise. Lors d’une grande révolte de paysans, il a appelé la noblesse allemande à châtier les insurgés sans merci. Selon Luther, le peuple était fait pour obéir, Dieu ayant mis les gouvernants à la place qu’ils occupent.

Luther et la mouvance guelfe

Pourtant, en observant l’histoire un peu rapidement, on pourrait croire que Luther était une forte tête.

En effet, à partir de 1521, Martin LUTHER (1483-1546) fut condamné par le pape et mis au ban de l’empire par Charles-Quint.

De nombreux princes allemands ont néanmoins immédiatement soutenu l’ancien moine, et notamment le prince électeur de Saxe qui l’a protégé et le landgrave de Hesse qui l’a souvent complimenté.

Dès 1529, l’Allemagne a été coupée en deux. Lors de la diète de Spire, les princes partisans de Luther, nettement majoritaires dans la noblesse, ont protesté de leur fidélité à la Parole de Dieu pour résister aux ordres de l’empereur.

Les maisons de Brunswick, de Wettin (Saxe), de Hesse, de Nassau, de Mecklembourg, d’Oldenbourg et de Hohenzollern ont soutenu les thèses de Luther, rejointes par d’importantes villes libres comme Francfort, Brême, Hambourg, Strasbourg et Magdebourg.

Les maisons de Habsbourg (Autriche, Bohème et Benelux actuel), de Wittelsbach (Bavière) et de Bade sont restées fidèles au pape, tout comme un partie importante des évêques.

La maison de Wurtemberg s’est divisée sur la question.

Luther n’a fait qu’animer au plan théologique le mouvement dirigé par son prince, le puissant électeur de Saxe. Est-ce si révolutionnaire que cela ? Surtout, pourquoi des aristocrates si nombreux et de puissants bourgeois ont choisi de se placer dans le sillage d’un moinillon en rupture de ban ? Etaient-ils tous théologiens ?

En examinant plus précisément la question, on constate que les soutiens de Luther étaient membres d’un courant politique existant depuis plusieurs siècles, à savoir les Guelfes qui s’opposaient aux Gibelins.

Esprit de guilde contre despotisme bureaucratique

Au XIIIe siècle, les Guelfes doivent leur nom à la famille des descendants du duc de Saxe Henri le Lion qui s’opposait aux Hohenstaufen dont le château de Waiblingen a donné le nom Gibelin.

Les deux camps se sont violemment opposés, notamment en Italie, celle-ci faisant partie du Saint-Empire romain germanique.

Les Gibelins étaient les tenants du pouvoir impérial fort. Souvent, des despotes aristocratiques locaux les ont rejoints dans les cités italiennes.

L’inspiration des Hohenstaufen était le pouvoir impérial romain censé permettre un gouvernement optimal grâce à l’embryon de bureaucratie entourant le souverain. On promettait à chaque individu qu’il serait ensuite libre d’agir à sa guise, tout en obéissant à la couronne protectrice. Le mythe du petit propriétaire replié sur lui-même en France et qui attend tout de l’Etat est pleinement gibelin.

Les Guelfes croyaient plutôt aux vertus des libertés collectives. Cela ne signifiait pas qu’ils prônaient une démocratie individualiste à l’occidentale.

Les nobles Guelfes allemands croyaient en des ligues aristocratiques pour défendre collectivement leurs positions.

Les corporations urbaines guelfes pensaient faire de même au sein de guildes de métiers.

La papauté a longtemps soutenu les Guelfes contre l’omnipotence gibeline, par peur d’un empereur trop influent qui aurait pris le contrôle de l’Eglise.

Du XIVe au XVIe siècle, les papes ont appris à travailler avec des souverains devenus puissants en France ou en Espagne, tout en jouant des rivalités entre eux au lieu de s’opposer frontalement aux monarchies fortes naissantes. Par la force des choses, la papauté est donc devenue gibeline, c’est-à-dire complice des potentats nationaux.

Héritage des frairies et culture guelfe

Le monde luthérien de 1529, au moment de la coupure officielle avec l’ordre impérial, est donc éminemment guelfe. La maison de Brunswick, qui descendait des Guelfes, en était évidemment l’exemple, mais les autres grandes familles du nord de l’Allemagne s’inscrivaient dans la même stratégie de la défense collective de leurs positions sociales. Les villes prospères dirigées par des corporations les ont imitées.

Le glissement de l’esprit corporatiste à la conception égalitaire et fraternelle de la coopération s’est opéré lentement. Celui qui est attaché à la défense collective finit par concevoir son compatriote, même d’une autre classe sociale, comme un membre de la même guilde, voire de la même fraternité. Ce processus a été décrit en Suède pour le financement de coopératives ouvrières d’habitation par d’importantes donations bourgeoises (Foi & vie, 1er avril 1925, Henri Monnier, « En Suède, premières impressions »).

De l’esprit de guilde, on passe à l’esprit de frairie.

On notera que la théologie n’a rien à voir là-dedans.

Des personnes hostiles aux indulgences mais favorable à la conception gibeline du monde sont restées fidèles aux monarchies qui allaient être dites catholiques à partir des années 1560.

Des personnes indifférentes à la question des indulgences ont pu devenir luthériennes parce qu’il s’agissait du parti qui leur plaisait le plus au plan de sa conception de l’action collective.

Ne plus collaborer

Que ceci nous serve de leçon. Des catholiques, aujourd’hui font l’éloge de Luther (http://www.revuepierre.fr/2017/10/31/martin-luther-etait-en-avance-temps/).

Des protestants vantent, à l’inverse, une conception plus autoritaire de la société et traitent d’apostats ceux qui contestent leur vision des choses dans leurs églises (https://www.infochretienne.com/fils-dissacar-emmanuel-macron-protestants-relation-dialectique/).

Ce ne sont pas les idées et les doctrines théologiques qui comptent mais les traditions dans lesquelles on s’inscrit pour l’action collective.

Concernant la coopération en copropriété, il en va de même.

Ceux qui veulent forger un nouveau clergé coopératif courtisant le pouvoir despotique sont des Gibelins, quoi qu’ils puissent dire sur une prétendue économie sociale et solidaire. Une bureaucratie autoritaire n’est jamais solidaire.


Les vrais Guelfes, qui tentent d’échapper à ces attaques en organisant une défense collective, ne doivent donc pas collaborer avec ces Gibelins. Depuis 6 siècles, c’est à chaque fois ce qui a perdu les protecteurs des libertés.