Un
débat très actuel
Dans le post
précédent, on a vu combien la logique utilisée par l’establishment des HLM
(dirigeants et associations de représentants des habitants compris) a construit
un système qui favorise la discrimination et la stigmatisation de populations
entières (http://bit.ly/2zsy4iY).
Ce mécanisme doit
être étudié. Comment en est-on arrivé là ?
Voilà pourquoi il faut absolument lire l’excellent ouvrage
dirigé par Thomas KIRSZBAUM sur la crise de la démocratie dans la politique de
la ville en France.
Thomas
KIRSZBAUM (dir.), En finir avec les
banlieues ? Le désenchantement de la politique de la ville, éditions
de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2015, 254 p.
Thomas KIRSZBAUM a
présenté lui-même ce livre dans un entretien accordé à Médiapart et mis en
ligne (http://www.dailymotion.com/video/x2imoym).
La
rénovation urbaine, une gabegie inefficace ?
Dans son
introduction, Thomas KIRSZBAUM explique que ce livre est issu d’entretiens de
l’IHEDATE s’étant tenus à Bondy, Saint-Denis et Paris. Surtout, il évoque les
45 milliards dépensés dans la rénovation urbaine et les critiques vives qui se
font jour alors que le problème semble insoluble. Les besoins financiers au
plan de la rénovation permanente des quartiers ressemblent à un tonneau des
Danaïdes.
« Si la crédibilité des discours
politiques promettant des lendemains radieux paraît bien entamée par le
caractère irréductible du ‘‘problème des banlieues’’, ces mêmes discours n’ont
pas peu contribué à décrédibiliser la politique de la ville en lui assignant
cette tâche digne de Sisyphe »
D’où des discours
extrêmement négatifs sur la banlieue et les populations qui y vivent alors
qu’il s’agit certainement bien plus d’une crise des institutions inadaptées.
« La question
posée ici est celle du ‘‘problème des banlieues’’, formulée en termes de
‘‘crise’’ et d’écheveau de ‘‘pathologies’’ tantôt imputables à l’urbanisme des
grands ensembles tantôt aux attributs sociaux et ethniques de leurs habitants –
ou plus souvent aux deux dans le discours euphémisé des ‘‘dysfonctionnements
urbains’’ et des ‘‘handicaps sociaux’’ » (Thomas
KIRSZBAUM, « Introduction.
La politique de la ville ou les infortunes de l’égalité républicaine », pp. 7 à 33).
L’inanité
du discours sur le dépotoir
L’aspect le plus
passionnant de l’ouvrage dirigé par Thomas KIRSZBAUM est le fait que toutes les
contributions signalent le rôle de sas de la banlieue. Bien des habitants
passent par les quartiers dits difficiles et n’y restent pas toute leur vie.
C’est un phénomène qui a commencé dès les années 1970.
« les premiers habitants des
grands ensembles, enrichis au cours des années 1960, commencèrent à les quitter
grâce aux aides publiques encourageant l’accession à la propriété. Ils étaient
la cible privilégiée des entreprises de construction de pavillons et autres
‘‘chalandonnettes’’, comme la société Phénix, qui profitaient d’une tendance
généralisée à préférer un mode d’habitat individuel. Les classes populaires
solvables à qui s’adressaient les premiers grands ensembles furent peu à peu
remplacées par des groupes moins aisés peinant à payer leur loyer, entraînant
défaut d’entretien et sentiment de relégation. Toutes les raisons du désamour
qu’allaient connaître les grands ensembles se trouvaient alors réunies,
rappelant comme au siècle précédent que le logement des classes populaires
était autant sinon davantage qu’une question architecturale et urbaine, un
problème social et politique » (Danièle
VOLDMAN, « Les
métamorphoses de l’habitat populaire : la genèse des grands ensembles », pp. 37-48).
D’où l’inanité des
propos qui consistent à décrire la
banlieue comme un « dépotoir »
de la société moderne (Alain LAMASSOURE, lorsqu’il était conseiller de GISCARD
D’ESTAING, s’étant abandonné à employer cette expression en 1979, voir p. 58, Thibault TELLIER, « De la normalisation des grands ensembles à la
constitution d’une politique spécifique : genèse de la politique de la
ville » pp. 49 à 61)
Rompre
avec la logique de stigmatisation ethnique
Ce discours
stigmatisant les populations des banlieues, au lieu d’impliquer une
interrogation sur les vices du système institutionnel, conduit à jeter dans le
même sac toutes les personnes issues de certaines origines, notamment les gens
descendants de musulmans venus d’Afrique du Nord, d’où, dès les années 1970 et
1980, une surveillance spécifique à leur égard et la volonté de leur interdire
l’accès à certains quartiers où ils étaient jugés trop nombreux (Fatiba BELMESSOUS, « La tolérance s’arrête au seuil. Traitements
spécifiques et pratiques ségrégatives du logement des immigrés (1950-1970) », pp. 62-77).
C’est d’autant plus
problématique que les comportements d’ouvriers métallurgistes venus de la
campagne (premiers habitants des HLM) n’étaient pas toujours faciles à gérer.
Toutefois, ces populations s’inscrivaient dans un projet d’embourgeoisement
progressif. La stigmatisation ethnique actuelle ne permet pas cette tolérance
latente.
« La différence
la plus fondamentale tient peut-être à ce que les ouvriers d’alors portaient
les espoirs de la modernité industrielle, nonobstant les comportements des
métallos ‘‘rugueux’’ arrivés de leur campagne que les élites urbaines de
l’époque jugeaient peu rassurants. » (Éric
MARLIÈRE, « Des ‘’métallos’’
de l’entre-deux-guerres aux ‘‘jeunes de cités’’ », pp.
78-89).
Derrière le bavardage
sur l’égalité républicaine se cache donc en France un primat de
l’interprétation ethnique des difficultés, et cela intéresse largement certains
militants instruits, masculins et blancs (sans qu’il soit besoin de rappeler
les mises en cause actuelles au MJS et à l’UNEF, avec la culture que cela
révèle sans doute…). Même ceux qui prétendent défendre les populations ainsi
stigmatisées les appellent à adopter une posture victimaire pour les laisser
dans la situation d’assistées et éviter d’avoir ainsi des concurrents pour les
bonnes places.
« Les leaders de SOS Racisme ont ainsi
valorisé l’origine ethnique de ces militants pour sa richesse intrinsèque, ils
l’ont considérée comme une ressource, presque une esthétique et non comme la
cause des inégalités à éradiquer » ce qui a fini par
conduire à une « dénonciation
d’une usurpation de la représentation » par les populations
prétendument défendues mais, dans les faits, marginalisées, d’où la « nécessité d’une prise de parole des citoyens de
ces quartiers capable de conjurer les risques de la confiscation et de la
marginalisation » (Adèle MOMMÉJA, « Le passage au
politique, une voie sans issue ? Les jeunes issus de l’immigration et la
gauche dans les années 1980 », pp. 90-102)
La
participation comme une manipulation
La politique de
rénovation urbaine, construite à partir de 1981, a rapidement été focalisée sur
la discussion avec les élus et les technocrates, tout en excluant tout dialogue
avec les habitants (Entretien avec
Dominique FIGEAT, secrétaire général de la CNDSQ (1981-1984) « Démocratiser la gestion
des quartiers populaires. Le pari de la Commission nationale pour le
développement social des quartiers »
pp. 105-116).
L’agglomération a été
prônée par Jean-Pierre CHEVÈNEMENT comme échelle de la politique de la ville
pour éviter un communautarisme quartier par quartier (Philippe ESTÈBE, « La politique de la ville à la bonne échelle ?
L’introuvable solidarité d’agglomération », pp.
117-129).
Cela a conduit aux
rénovations où des petites résidences sont créées avec des statuts très
différents (HLM, copropriété…) et où on peut parler de « vies parallèles »,
chaque groupe vivant sa spécificité dans son coin (Christine LELIÈVRE, « ‘‘Casser le
ghetto, chasser les pauvres’’ ? Les effets paradoxaux de la rénovation
urbaine » pp. 130 à 144).
Les rénovations se
déroulent sous l’égide d’élus locaux omniprésents assistés par des
techniciens-administratifs omnipotents, le tout en invoquant une consultation
des habitants purement cosmétique et systématiquement désordonnée (Élise ROCHE, « La fabrique de la ville : maillage politique
de la participation à Saint-Denis », pp.
145 à 157).
Le socialisme
dogmatique incarné par François LAMY, ministre de la Ville en 2012 et compagnon
de route de Martine AUBRY, incarne parfaitement cette vision du verbiage
participatif pour masquer des pratiques clientélistes et dirigistes, à l’opposé
du pouvoir d’agir qui vise à donner aux habitants une capacité à reprendre de
l’influence sur leur propre vie.
« Loin de favoriser l’empowerment des habitants, de
transformer ou de revivifier la démocratie représentative, la municipalisation
de la politique de la ville a conduit à la domestication du tissu associatif de
ces quartiers » (Renaud EPSTEIN, « La
‘‘nouvelle’’ politique de la ville au prisme des évaluations du passé », pp. 158-171).
La
France des dompteurs
La France, pays
prétendument égalitaire, antiraciste et républicain, permet donc d’allouer des
milliards à tout un réseau qui déteste le moindre regard extérieur. Pour être
tranquilles, ces profiteurs de la rénovation urbaine tentent d’enfermer les
habitants dans le rôle de geignards ethnicisés.
L’Allemagne, dont le
passé est bien différent, évite de poser les problèmes sur le plan ethnique et
tente de faire rester les habitants dans les quartiers où ils ont grandi quand
ils viennent à disposer de plus de moyens financiers, et cela quelle que soit
leur origine (Florian WEBER, « Gérer la diversité par la politique urbaine :
la voie allemande », pp. 213-221) au lieu de créer
des zones de relégation fuies par tous dès qu’ils le peuvent, comme en France,
ce qui prive les endroits à problèmes des habitants qui auraient le plus de
capacité à les surmonter.
En RFA, les appels à
l’action concrète des habitants sont nombreux, ce qui permet de bousculer la
hiérarchie entre les intellectuels et les manuels tout en évitant l’arrogance
des technocrates à l’égard des populations. Alors que les urbanistes se voient
comme des dompteurs en France (ce qui fait des habitants des bêtes féroces…),
en Allemagne, ils se voient comme des jardiniers (Maurice BLANC, « Une politique
de la ville sans l’État : le programme Soziale
Stadt en Allemagne », pp.
199-212).
Toutefois, la
situation n’est pas toujours simple dans le reste de l’Europe.
Aux Pays-Bas, les
défauts français commencent à être imités avec une tendance à construire des logements
pour la classe moyenne en périphérie ce qui vide les quartiers à problèmes de
leurs habitants les plus aptes à agir, tout en induisant une montée du discours
de stigmatisation ethnique (Gideon BOLT,
Anouk TERSTEEG, Ronald VAN KEMPEN, « La
politique de la ville après le multiculturalisme : les Pays-Bas », pp. 222-235).
En Angleterre,
Stephen HALL et Hélène BALAZARD soulignent les ambiguïtés de l’appel au pouvoir
d’agir qui vise en fait à inviter les populations à se débrouiller sans les
pouvoirs publics (Stephen HALL, « Entre État et marché : une brève histoire de
la régénération urbaine en Angleterre » (trad.
Thomas KIRSZBAUM), pp. 175-186, Hélène BALAZARD, « L’empowerment
entre contre-pouvoir et justification du retrait de l’État : de London Citizens à la Big Society », pp. 187 à 198).
Hillary
avait raison !
Le présent billet dit
franchement ce que les auteurs de l’ouvrage collectif commenté pensent très
fort voire disent quasiment tout haut (quand Thomas KIRSZBAUM parle de
suprématisme d’un groupe bien particulier… http://bit.ly/2zsy4iY à nouveau).
Voilà pourquoi de
longues citations ont été employées pour que ceux qui détestent les
discriminations sachent qu’ils peuvent lire ce livre avec confiance et qu’à
l’inverse, les mafieux responsables de la montée de l’extrême droite en France
puissent se regarder dans la glace et s’y contempler que ce qu’ils sont, à
savoir des éléments dignes d’être jetés dans le « basket of
deplorables »
de Hillary CLINTON.
Ramper par terre
devant des crétins nuisibles, ça commence à bien faire.
Quand on se tait face
à ces dérives, on s’en prend plein la figure. On se fait accuser de complicité
avec des mafieux racistes…
Pas question, pour le
LGOC, de subir la moindre accusation de complaisance à l’égard de ce ramassis
de crapules manipulatrices. Ces profiteurs sont directement coupables du
désastre urbain actuel, en sachant que cela a des effets épouvantables en
copropriété.
Merci !
Bravo, donc, à tous
les auteurs de l’ouvrage commenté, car ils ont osé révéler des éléments très
instructifs.
Une mention spéciale
à l’auteure de la conclusion (Agnès
VILLECHAISE, « Postface. La
politique de la ville : effets et… méfaits ? », pp 238 à 248).
On se bornera à citer
quelques-uns de ses passages les plus impressionnants :
« la faiblesse
de la démocratie participative n’est pas à mettre au seul compte des peurs ou
du cynisme de la sphère politique : elle s’explique aussi par le manque
d’organisation et parfois d’appétit d’une société civile habituée à ce qu’on fasse
pour elle et en son nom »
Le LGOC n’aurait pas
pu mieux dire.
L’auteure rappelle
ensuite son livre Amère banlieue de
2000 : « Nous
insistions sur une posture désabusée et lasse d’une partie des habitants des
quartiers, nourrissant le repli sur le privé ou la communauté, le désintérêt
pour le débat public, et l’intolérance grandissante à l’égard des ‘‘assistés’’
et des ‘‘fouteurs de merde’’ jugés responsables des dysfonctionnements sociaux »
Copropriétaires des
immeubles en difficulté, cela ne vous rappelle rien ?
En étudiant les
populations de descendants d’Algériens, l’auteure constate : « cette amertume s’est peu à peu muée en
une posture tellement critique qu’elle conduit à une forme de boycott social
hors de la sphère des proches et de ceux dans lesquels chacun pense reconnaître
des semblables »
Cela n’existe pas que
chez les descendants d’Algériens... La crise de mobilisation en copropriété est
aussi liée à cette situation. N’oubliez pas que les immeubles à problèmes en
copropriété sont peuplés de ces personnes qui ont fui les HLM où elles n’ont
pas appris la participation.
En attendant, Thomas
KIRSZBAUM, merci !