vendredi 2 avril 2021

Malaise technocratique

 

Loin d’avoir permis une remise en cause salutaire, la pandémie qui nous frappe montre l’inadaptation des logiques technocratiques. Ces dernières reposent sur un refus de toute évaluation des actions passées. Pour rénover les immeubles, il faudra mieux faire.

 

L’Abbé Pierre avait raison

 

En authentique membre du clergé, l’Abbé Pierre savait parfaitement construire un équilibre entre le monde séculier, souvent imparfait, et l’Église censée aider les pécheurs à mieux comprendre leurs erreurs.

Aussi, même s’il avait peu de sympathie pour les technocrates arrogants et inhumains, il acceptait qu’ils utilisent l’image d’Emmaüs pour se donner bonne conscience.

Dans un sens, il avait un peu pitié d’eux. Ainsi, dans un ouvrage d’entretien avec le protestant Théodore MONOD, l’Abbé Pierre indiquait : « Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a deux catégories d’exclus : les exclus par en haut et les exclus par en bas, car il existe toute une catégorie de ceux qui sortent des grandes écoles qui, de fait, est exclue de la réalité nationale. » (Abbé Pierre et Théodore MONOD, En route vers l’absolu, entretiens avec Michel BONY, Flammarion, 2000, p. 29 pour la citation)


Tout un establishment du logement social et de l’intervention publique dans l’habitat a en effet quitté la réalité, sans qu’il s’agisse d’accabler qui que ce soit.

 

Rénovations mal engagées

 

Dès à présent, des lobbys veulent capter les milliards que l’administration veut déverser dans la rénovation thermique des bâtiments. Des entreprises font pression sur les élus et la technocratie qui les entoure pour abaisser le seuil de performance énergétique à atteindre (Loi climat et résilience : vers des rénovations pas si performantes ?).

De ce point de vue, la résistance du monde du bâtiment à toute évaluation sérieuse des performances énergétiques est ancienne et révélatrice (voir Laurent DUGUET, « Garantie de performance énergétique : le cauchemar ? », Le Moniteur, 14 décembre 2012).

Ces processus sont à l’œuvre depuis plusieurs décennies. Ils expliquent pourquoi certains quartiers sont dans un état de déréliction avancé. Il arrive ainsi souvent à l’administration d’imposer des travaux d’office contre le saturnisme sans jamais évaluer leur performance, au risque de mettre des mineurs en danger (CAA Paris 8e ch. 15 févr. 2018, n° 15PA04770).

L’abondance des dossiers de malfaçon montre déjà que si rien n’est organisé en amont, la rénovation thermique ne sera qu’un grand gâchis.

Chacun connaît les arnaques liées à l’isolation prétendument pour 1 € où des primes étatiques sont perçues par des entreprises qui défigurent les maisons devant faire l’objet de travaux coûteux ensuite (« Isolation à un euro : une nouvelle arnaque se répand pour la rénovation des murs », Mieux vivre votre argent, 14 juillet 2020).

 

Le chemin du désespoir

 

Comme pour les masques et pour les vaccins, la technocratie française sait donc prendre en matière immobilière des décisions intéressantes au plan théorique qui ne sont jamais appliquées de manière sérieuse sur le terrain. Lors des rénovations énergétiques voire de rénovation du bâti dégradé, nous sommes exactement dans ce cas.

L’idée selon laquelle les habitants sont les coupables se répand. Cela permet de discriminer des populations entières, alors que, fondamentalement, tout doit être mis sur le compte d’une technocratie qui n’a pas su préparer concrètement l’exécution de ses décisions.

Les discours fumeux sur la mixité et le vivre ensemble ne sont, de ce point de vue, pas acceptables. Chacun doit s’engager dans des structures qui mettent en lumière les dysfonctionnements notés plus haut. Museler les mécontents du fait de leur couleur de peau, et tout cela pour assurer le confort de la technocratie, est bel et bien la meilleure manière d’accentuer une dérive discriminatoire.

C’est sur le terrain que les discriminations doivent se combattre en obtenant des résultats. Le fait de s’en prendre à des acteurs isolés issus de la diversité au lieu de s’adresser aux structures au nom desquelles ils interviennent est, de ce point de vue, un signe de chaos mafieux.

On ne peut que féliciter la CGL (Confédération Générale du Logement) d’en avoir pris conscience (« La CGL contre les discriminations »).