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mardi 29 décembre 2015

Pierre LEGENDRE et le dualisme rentiers/pionniers

Ce blog a déjà utilisé le concept de lutte des places évoqué par Michel LUSSAULT en 2009 (http://bit.ly/1x93MJU).

Bien avant cela, et même dès 1968, le spécialiste de l’histoire de l’administration Pierre LEGENDRE parlait de « course aux places » pour décrire la fonction publique française.

Ce professeur de droit né en 1930  a enseigné en droit public au sein de l’Université Paris I et est souvent apparu comme un excentrique incompréhensible à nombre de ses collègues.

Bon connaisseur de l’histoire, du latin et du droit canon, il insiste sur la dualité romano-canonique. Cette dimension capitale de notre passé est mieux comprise par les historiens comme Patrick BOUCHERON que par certains juristes...


Grand amateur du Japon (son traducteur étant NISHITANI Osamu), Pierre LEGENDRE a également refusé de se laisser enfermer dans le contexte occidental.





Si Pierre LEGENDRE est si important pour la réflexion relative à la coopération en copropriété, c’est parce qu’il a eu raison très tôt en matière d’action publique et qu’il ne se berce pas d’illusions.

Bien entendu, il ne faut pas le prendre pour un prophète dont les paroles seraient soudainement survenues. Ses observations s’inscrivent dans une tradition historique très riche qui a commencé dès le XVIIe siècle. Même s’il ne le présenterait sans doute pas de cette manière, Pierre LEGENDRE est un lointain héritier de John BELLERS qui formulait dès 1696 des observations assez proches, avec une référence implicite au pape Grégoire le Grand (vers 540 – 604) (http://bit.ly/1HK1JQY).

A ce titre, il faut citer le magnifique texte qu’a rédigé Pierre LEGENDRE, Jouir du pouvoir. Traité de la bureaucratie patriote, Editions de Minuit, Paris, 1976, 275 p.

Mythe de l’administration efficace et culte du chef

Avec beaucoup de talent, Pierre LEGENDRE dénonce la phraséologie des bureaucrates qui oppriment la population en faisant croire à cette dernière qu’elle « participe » à la gestion de ses affaires :

« Si la psychanalyse peut avancer une chose, une seule chose, pour l’usage politique, c’est certainement ceci : nous avons prise sur notre aliénation. D’abord, en en parlant. Mais comment la parole pourrait-elle fonctionner, quand elle est serve d’une maîtrise jamais démentie ni même simplement repérée, de cette science des chefs fabuleuse ? D’ailleurs, qui parle, sinon les porteurs autorisés, les idoles savantes, de ce divin savoir répandu sur l’humanité ignorante ? En dernier lieu, dans les zones supérieures de la bureaucratie française, la nouvelle recette hiérarchique consiste à déclarer caduc tout pouvoir, au nom d’une théorie du sens puisée aux meilleures sources : le Pouvoir n’existe pas, puisque nous y sommes. La réforme centraliste consiste fondamentalement en ceci : changer les chefs méchants en chefs bons et généreux, opération qui ne suppose même plus la rotation des états-majors. Une telle doctrine fait marcher. Dans ces conditions, m’opposait un étudiant versé en ces sciences merveilleuses, vous niez la novation. Il voulait dire l’innovation, car novation il y a bel et bien, comme l’entendent les juristes pour expliquer la transfusion de la dette dans une autre obligation, mémorable doctrine de la reproduction empruntée à nos ancêtres les Romains. Autrement dit, la politique change de bocal ; se perpétue dès lors le système, l’intouchable organisation fondée par un discours. Ce n’est pas là parler, mais rabâcher. » (Jouir du pouvoir, p. 17).

Les prétentions à la réforme administrative consistent donc à croire que remplacer de « méchants » chefs par des « gentils » suffira…

Pierre LEGENDRE a bien raison d’ironiser.

Nationalisme, illusion et omniprésence des conflits d’intérêts

Le présent blog tire également la sonnette d’alarme quant aux conflits d’intérêts entre d’un côté la population précarisée (notamment en copropriété du fait de l’alourdissement des charges imposées par l’Etat) et, de l’autre côté, les rentiers qui composent l’administration, et cela malgré les propagandes hypocrites. Là encore, le propos de Pierre LEGENDRE est salutaire :

« Les cartes de la bureaucratie ne seront jamais sur la table, car les administrations sont aussi des lieux où tout le monde apprend à s’y mentir à l’aise » (Jouir du pouvoir, p. 18).

Pierre LEGENDRE a donc bien compris la dangerosité de la phraséologie nationaliste qui fait pendant au délire bureaucratique.

L’idée d’une unité artificielle de la nation pour dissimuler les conflits d’intérêts et les antagonismes sert à construire l’omnipotence de chefs nationalistes qui se veulent tout-puissants.

« Le délire de la vérité universelle est, en fait, l’articulation majeure du système signifiant de la garantie patriotique. Il n’est pas vrai que le peuple parlant français soit Un, il n’est pas vrai qu’il vive en paix. La vie sociale est un tissu de drames sans fin, d’oppositions sans remède sinon celui d’une guerre civile tantôt froide et tantôt chaude, de sacrifices humains en tous genres, en un mot de différences absolument tragiques entre ceux qui jouissent et ceux qui dans le texte ont aussi leur place, bien qu’ils jouissent à la manière inverse de celle des chefs. » (Jouir du pouvoir, p. 66).

Dès lors, les nationalistes sont toujours un peu des bouffons. « Le nationalisme, il n’y a qu’une façon d’en parler, pour forcer le discours et pour en faire passer la maudite formule, c’est d’en rire. » (Jouir du pouvoir, p. 85).

Le poids des sacrifices

L’Etat centralisateur est ainsi une mécanique oppressive, notamment dans sa dimension fiscale, puisqu’il sert une caste de privilégiés alliée à des courtisans menteurs.

« La méconnaissance du caractère persécutif de l’organisation centraliste est encore de nos jours un indice non négligeable du classicisme dans l’effort de repérage théorique, cet effort fût-il apparemment cassant avec les traditions de ce système ultra-conservateur. La persécution procède avant tout, en ses manifestations bureaucratiques, d’un amour insensé dirigé vers l’idéal de la Loi incarné par les chefs innocents. » (Jouir du pouvoir, p. 215).

Les délires technocratiques arrogants de la loi ALUR en 2014 étaient anticipés par Pierre LEGENDRE dès 1976.

Pierre LEGENDRE a donc compris parfaitement l’injustice des charges fiscales. Or, cette question domine le monde de la copropriété, puisque ce dernier constitue un système fiscal camouflé et injuste.

« Au fond, l’impôt moderne, quoi qu’en disent les propagandes, représente un perfectionnement de ce que les juristes latins du Moyen Âge appelaient exactio, formule vulgairement retranscrite en exaction » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Pierre LEGENDRE a donc parfaitement compris la notion de fracture sacrificielle, car « un sacrifice, surtout d’argent, représente davantage que la chose ou les sommes sacrifiées » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Participation, piège à pigeons

Dès lors, il fustige la logorrhée participative quand elle n’est qu’une tromperie inventée par des réseaux technocratiques pour abuser la population et lui imposer l’obéissance. Participation, innovation, réforme, ce sont là des « révolutions-pour-rire » et des « simulacres de destruction de l’Etat méchant et centralisateur » (Jouir du pouvoir, pp. 149-150).

La participation prônée par les technocrates est donc, le plus souvent, un piège à pigeons car ils ne veulent à aucun prix d’une irruption de la population dans l’évaluation des privilèges.

« Un monde dans lequel chacun penserait par soi-même, c’est-à-dire d’une façon critique en dehors des normes grossièrement assénées par les propagandes, serait tenu pour invivable et son coût financier deviendrait prohibitif, au regard de l’aménagement technocratique. C’est ce que pense à haute voix, non sans rappel d’expérience, dans les hauts-lieux de l’organisation, là où les quiproquos de la gestion participative, de la participation, etc., sont le plus clairement perçus. Le problème institutionnel de la participation est avant tout le problème des bornes à poser aux contre-discours ayant pour cible le pouvoir sous toutes ses formes, afin d’en détourner l’effrayante menace, menace que personne ne peut contrôler, à commencer par bien des adversaires de l’Etat centraliste, fascinés à leur tour par la rhétorique terrorisante où s’exprime communément le centralisme. » (Jouir du pouvoir, p. 73).

Derrière la malveillance bureaucratique à l’égard des citoyens autonomes se cache la volonté de multiplier les rentes de situation.

Les Français, tous fonctionnaires ?

Reprenant un vieux slogan publicitaire, Pierre LEGENDRE lance son fameux : « les Anglais tous actionnaires, les Allemands tous factionnaires, les Français tous fonctionnaires » (Pierre LEGENDRE, Trésor historique de l’Etat en France. L’Administration classique, Fayard, Paris, 1992, 638 p. et notamment p. 454 pour la citation).

Ce slogan fut utilisé par la Maison des Abeilles, une manufacture de vêtements de Fécamp, en sachant que Pierre LEGENDRE est originaire de Normandie…





A la même page 454 du Trésor historique de l’Etat en France, Pierre LEGENDRE explique qu’en 1839, il y avait 1 fonctionnaire pour 261 habitants et 1 pour 54 en 1914.

Aujourd’hui, il y en a 5,6 millions, soit un pour 12 habitants…

Dans le même temps, alors que l’on est passé de 35 millions à 66 millions d’habitants en France, le nombre de magistrats n’a pas varié, avec la surcharge de travail que cela implique… Quant aux militaires, ils sont toujours plus nombreux à être précarisés.

Ainsi, des rentes à vie, pour les fonctionnaires qui s’occupent de propagande à coup de deniers publics, il y en a. Pas besoin de faire des économies à ce niveau.

Par contre, pour les soldats et les magistrats, il n’y a pas de moyens pour créer des rentes supplémentaires, au nom des économies, paraît-il...

Dualisme et tentation de la fuite pionnière

Malgré tout, la tentation simpliste du rejet radical de la rente serait dangereuse.

Le dépassement des scléroses de l’Etat par une utopie simpliste, c’est le risque permanent auquel est exposé l’Europe.

Le culte du pionnier qui échappe aux impasses des privilèges pour créer ailleurs un monde nouveau pose aussi problème, mais ce n’est pas un hasard s’il hante l’Occident.

D’un côté, les Etats européens sont les héritiers de l’empereur byzantin Justinien qui, en 533, a compilé le droit romain et a eu la prétention de soumettre le monde méditerranéen à son administration (Pierre LEGENDRE Leçons IX L’autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique. Etude sur l’architecture dogmatique des sociétés, Fayard, 2009, 539 p., et notamment p. 33).

Byzance s’est épuisée dans ce projet, et notamment dans ses luttes pour reconquérir l’Italie, ce qui explique le succès de la conquête arabe quelques décennies plus tard.

De l’autre, l’Eglise catholique a, elle aussi, tenté d’établir un système de droit qui, lui, ne se souciait pas des frontières et aspirait à construire une société idéale. C’était le canon (kanôn , du grec ancien κανών, le roseau, le fléau de la balance), ensemble de règles sous contrôle pontifical (Leçons IX, p. 41).

Dès lors, une confrontation permanente se niche dans l’esprit des Occidentaux. D’un côté, la pesanteur d’un système de droit hérité du monde romain est omniprésente, que l’on s’en accoutume par bassesse ou que l’on en éprouve de la nostalgie. D’un autre côté, chacun est nostalgique d’un législateur suprême écrivant sous la dictée divine (Leçons IX, pp. 74-75).

Même pour nous, cette leçon est importante. L’idéal coopératif ressemble furieusement à un nouveau droit canon. L’action participative décrite par l’Alliance Coopérative Internationale (ACI) pourrait servir de nouvel idéal pour des pionniers soucieux de s’extraire des pesanteurs de la société.

Certes, confronter le droit de l’ACI à celui des Etats est intéressant.

Toutefois, glisser dans l’illusion que l’on peut échapper à ses propres tentations nationales en se réfugiant derrière les principes de l’ACI serait une grave erreur.

Croire que l’on peut fuir ses responsabilités collectives en fondant son monde nouveau tout seul dans son coin serait également une erreur.

Pierre LEGENDRE ne prône ni l’un, ni l’autre et nous met en garde contre l’illusion de vouloir faire du passé table rase. C’est tout l’intérêt de son œuvre.

jeudi 12 novembre 2015

L’Utopie foncière d’Edgard PISANI

Edgard PISANI, résistant, préfet, sénateur, ministre du Général de Gaulle puis de François MITTERRAND, est une figure marquante de la Vème République.

Ce fut aussi un ministre de l’agriculture qui a mis en place le productivisme et qui a encouragé le remembrement, même si ce dernier a abouti à la destruction de haies vitales pour préserver la biodiversité et éviter l’érosion des sols.

Avec son étatisme autoritaire et modernisateur, il a promis des lendemains qui chantent aux agriculteurs sans forcément tenir parole sur le long terme (http://bit.ly/1LTSHTx).

Dès lors que l’on parle de coopération en copropriété et d’habitat participatif, il faut également signaler un autre aspect de sa carrière.

Edgard PISANI est l’un de ceux qui a le plus réfléchi sur la notion de propriété immobilière, puisqu’il prône depuis longtemps l’abaissement des pouvoirs des propriétaires au nom de l’intérêt général. Tout le problème est qu’il est facile de demander aux citoyens de sacrifier leur propriété mais moins aisé de garantir que ce sacrifice ne soit pas fait au profit d’une élite malveillante.

Le livre le plus marquant d’Edgard PISANI à ce sujet fut l’Utopie foncière.




[Edgard PISANI, Utopie foncière, Paris, Editions du Linteau, réédition de 2009 (édition originale, Gallimard, 1977), 235 p.]

Au vu de ce titre, peut-on dire que l’approche d’Edgard PISANI fut foncièrement utopique ?

Pas forcément, car l’étatisme tentaculaire et l’arrogance jacobine peuvent toujours être mis en pratique. 

L’utopie, ce serait de croire que des fonctionnaires malveillants attachés à leurs rentes qui ont refusé de donner des garanties au peuple par le passé pourraient se mettre au service du public à l'avenir.

Bien entendu, quelques fonctionnaires sont dévoués, attachés au service public et prêts à donner des garanties à la population, mais ils ne constituent pas une généralité.

Edgard PISANI raconte comment il en est venu à se pencher sur ce sujet de la propriété foncière.

En tant que préfet, en 1947 et en 1950, il a été frappé par la difficulté d’exploiter les terres agricoles divisées en une multitude de petites propriétés (pp. 10 et 11).

A l’inverse, il constatait qu’en Suède, il était bien plus facile d’amener les propriétaires à s’entendre (p. 13).

Face à la résistance acharnée des propriétaires français à toute remise en cause de leur pouvoir absolu sur leur bien, il cite un entretien où il discutait avec des membres de l’ancienne noblesse propriétaires de forêts.

L’un des propriétaires affirmait que si l’administration en venait à limiter son droit, il couperait les arbres et vendrait le fond tel quel. Une duchesse aux cheveux blancs répondit à ce propriétaire colérique : « Cette forêt ne vous appartient pas, vous n’en êtes que le dépositaire comme je l’ai été moi-même, et vous avez le devoir de la transmettre à vos enfants plus belle si possible que vous ne l’avez reçue de vos parents. Cette forêt est un bien commun dont vous êtes le gestionnaire » (p. 19).

Cette idée du bien commun est très intéressante et rejoint des préoccupations très actuelles (http://bit.ly/1EbAoR9).

Edgard PISANI remarque donc que :

« À force d’être privative, la propriété devient négative. Elle n’est plus, comme elle le fut jadis, symbole et attribut de communauté, elle est instrument d’isolement, de non-solidarité » (p. 22).

Dès lors, il prône la limitation du droit de propriété au nom de la préservation de l’intérêt général. Pour cela, il souhaite renforcer les pouvoirs de l’administration sans pour autant ignorer que cela posera des difficultés car  nul n’est infaillible, et les fonctionnaires peuvent eux aussi errer...

« - Nul ne peut supputer que les fonctionnaires qui tranchent resteront toujours, partout, à l’abri des tentations. Lorsque l’acte administratif fait et défait les fortunes, la morale publique est bien vite menacée et c’est miracle que notre administration ait si bien résisté.
- Nul n’a le droit de penser que les citoyens auront durablement le respect des disciplines urbanistiques, s’ils ont le sentiment que la décision urbaine est livrée au hasard, à l’arbitraire, à la concussion.
Urbanisme et propriété du sol ne s’accommodent pas l’un de l’autre ; la pratique nous enseigne qu’ensemble ils conduisent à la révolte et au mépris du citoyen, car ils mènent à une suspicion légitime de l’administration » (p. 26).

Edgard PISANI est conscient du fait que le pouvoir absolu du propriétaire d’un bien immobilier correspond à une phase importante de l’histoire de France.

En 1789, la propriété omnipotente était une promesse d’émancipation faite aux paysans français pour qu’ils soient libérés des servitudes féodales (p. 55).

Malheureusement, cette émancipation s’est aussi faite à l’égard de la propriété collective villageoise (p. 57).

Le Code civil napoléonien, qui a consacré le pouvoir absolu du propriétaire, a donc mis en place un nouvel ordre social. Ce système fut imposé tant à l’ancienne aristocratie qu’aux membres du peuple dépourvus de propriétés (pp. 74-75).

Le projet de HAUSSMANN pour créer de grandes avenues à Paris à partir des années 1860 reposa sur cette conception de la propriété individuelle. Les expropriations et la vente à la découpe des terrains a permis une spéculation importante au profit de rentiers propriétaires d’immeubles entiers (pp. 87 à 90).

Edgard PISANI reconnaît qu’il sera difficile de rompre avec ce passé, les Français redoutant l’intervention de l’Etat et l’expropriation :

« On doit donc les accoutumer à un système nouveau en leur démontrant, jour après jour, qu’il leur donne les mêmes garanties que l’ancien et qu’il fournit à la collectivité les moyens de mieux aménager le cadre de leur vie quotidienne et de juguler la spéculation » (p. 106).

L’objectif que se fixe Edgard PISANI est donc très pertinent. Hélas, les solutions qu’il propose ne peuvent convaincre, même si l’on remarque qu’elles inspirent la majorité parlementaire actuelle. L’Utopie foncière fut publiée en 1977, à une époque où Edgard PISANI était redevenu de gauche et siégeait comme sénateur au groupe socialiste…

Edgard PISANI propose donc un projet de loi foncière dans lequel il prône :

1/ La proclamation de l’appartenance du territoire à la Nation toute entière, chaque génération n’étant que la dépositaire des terres qu’elle contrôle (p. 115)

2/ Un plan quinquennal d’organisation du territoire (pp. 135 à 139)

3/ Dans chaque région, la création d’un « atelier d’étude, de recherche et d’information faisant un large appel à la participation des citoyens » (p. 143)

4/ La création d’un livre foncier général mis à jour sous la responsabilité de chaque propriétaire avec obligation de déclaration de la valeur des biens pour servir de base à un impôt foncier proportionnel (pp. 146 à 154)

5/ La création d’offices fonciers, où siégeraient des représentants des communes. Ces offices détiendraient un droit de préemption général et seraient susceptibles d’accorder à chaque ménage un bail pour l’habitation en échange d’une redevance annuelle exclusive de toute autre charge foncière (pp. 175 à 195)

Edgard PISANI propose donc un système qui empêcherait la spéculation et dissuaderait les propriétaires de conserver leur bien du fait de la lourdeur de l’impôt. Dans le même temps, le projet visait à permettre la location à chaque famille d’une parcelle pour qu’elle y habite.

Pourtant, et avec lucidité, Edgard PISANI savait qu’il allait susciter des commentaires ironiques. Ainsi, il a complété son livre par un épilogue imaginaire. Dans celui-ci, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 aurait mis en place son programme foncier. Le premier-ministre aurait été interrogé par un journaliste critique après cette entrée en vigueur de la loi PISANI. Le journaliste aurait alors lancé :

« Ainsi prétendez-vous avoir réalisé l’impossible alliance entre intérêt collectif et droits individuels ? Puis-je vous dire que beaucoup d’auditeurs sont sceptiques, et que vos adversaires vous accusent d’illusionnisme ou de supercherie. Vous êtes pour eux un diable rouge tout entier consacré à la ruine de la civilisation française, et de la liberté à la française » (p. 210)

Edgard PISANI fait répondre au premier-ministre que la seule garantie du système pour les familles est l’engagement durable de la collectivité (pp. 211-212).

Or, cette garantie est très insuffisante, car la collectivité peut toujours avoir des contraintes nouvelles et inattendues qui la détournent de certains objectifs présentés auparavant comme prioritaires.

Concernant la participation des citoyens à la politique urbaine, Edgard PISANI est encore plus fantaisiste.

Les promesses vagues de participation n’engagent que les naïfs qui ont le tort d’y croire.

Concernant l’allocation d’un logement à chaque ménage, on sait ce qu’il en est aujourd’hui, au vu de l’attribution des HLM de qualité à une élite de rentiers arrivistes, irresponsables et malveillants.

Le programme d’Edgard PISANI aurait conduit à la toute-puissance d’une administration plus attachée à ses privilèges qu’au respect des engagements internationaux de la France.

PISANI se présentait comme un européen convaincu. Que peut-il dire aujourd’hui de l’incapacité de la France à réduire son déficit structurel, malgré ses promesses clamées devant Bruxelles ?

La France peut-elle continuer à emprunter pour payer les salaires de fonctionnaires improductifs ? Peut-elle continuer à profiter des efforts des autres pays de la zone euro pour pouvoir emprunter à taux bas ? La Commission se pose la question et il serait audacieux de lui jeter la pierre par démagogie (Marie CHARREL, Philippe RICARD, « Pour Bruxelles, Paris ne tiendra pas le cap », Le Monde, vendredi 6 novembre 2015, Cahier économie, p. 5).

La spoliation des propriétaires proposée par PISANI aurait permis l’augmentation des privilèges d’une caste dont le comportement actuel montre bien l’indifférence au sort d’autrui.

Autant la remise en cause de l’omnipotence des propriétaires au nom de l’intérêt général était judicieuse, autant les mécanismes proposés par PISANI pour contrôler la puissance publique étaient évanescents.

A terme, cela renforce la nostalgie de la propriété omnipotente et de l’habitat pavillonnaire indépendant, le peuple ne voyant que ce moyen pour accéder à la tranquillité.

Le système d’Edgard PISANI aurait donc reposé sur le sacrifice de nombreux Français au profit de privilégiés car il n’y aurait eu aucun mécanisme pour éviter la constitution de privilèges. Les Français sacrifiés auraient voulu revenir encore plus violemment à la propriété individuelle toute-puissante.

Heureusement que François MITTERRAND, après avoir approuvé l’Utopie foncière en 1977, n’a pas appliqué cette promesse-là non plus…


samedi 24 octobre 2015

Pisani ou la nostalgie du gaullisme triomphant

Edgard PISANI, né en 1918, fut un ministre emblématique du Général de GAULLE.

De 1961 à 1966, Edgard PISANI a reçu le portefeuille de l’agriculture. De 1966 à 1967, il a dirigé un grand ministère de l’Equipement qui comprenait la supervision du logement, des transports et des travaux publics.

Ce faisant, il fut l’un des acteurs clés de la modernisation de la France. Edgard PISANI a, par exemple, participé à la création de la PAC (Politique Agricole Commune) et mis en place les SAFER (Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural) titulaires d’un droit de préemption pour protéger l’usage agricole des terres.

Progressiste européen, Edgard PISANI était pourtant considéré comme l’un des ministres favoris du Général de GAULLE, qui lui était plus volontiers souverainiste.


A ce titre, Edgard PISANI fut souvent moqué voire caricaturé en une sorte de pharaon "tout-en-barbichette" du gaullisme de gauche.




Caricature de PADRY sur la PAC, 1963 (Aux Ecoutes, 20 décembre 1963, n° 2)

Aujourd’hui, on a oublié l’importance de ce personnage alors que le gouvernement actuel reprend ses idées avec simplement moins de courage, de clarté de vue et d’adresse.

C’est donc l’occasion de relire l’excellent ouvrage rédigé par Edgard PISANI pour expliquer sa relation complexe avec le Général de GAULLE :

Edgard PISANI, Le Général indivis, Albin Michel, Paris, 1974, 252 p.



Avant de faire un bref compte-rendu de l’ouvrage, il convient de rappeler qu’Edgard PISANI est né à TUNIS en 1918. Après des études au Lycée Louis Le Grand, il est entré dans la Résistance, a été arrêté, s’est évadé, a participé à la Libération de Paris puis a dirigé le cabinet du Préfet de Police en 1945, le cabinet du ministre de l’Intérieur et le cabinet du ministre de la Défense en 1946. Ensuite, il fut préfet de Haute-Loire puis de Haute-Marne en 1947. Lassé par l’instabilité ministérielle, il quitta le corps préfectoral en 1953 et devint sénateur de Haute-Marne en 1954 au sein du groupe de la gauche démocratique. En 1961, le ministre de l’Agriculture Henri ROCHEREAU quitta le gouvernement du fait d’un désaccord avec la politique algérienne du Général de GAULLE. Ce dernier fit appel à PISANI pour le remplacer. Bien qu’il ait été de gauche, l’ancien résistant PISANI n’a pas osé refuser (même s’il a hésité). Edgard PISANI est resté en fonction jusqu’en 1966 avant d’être placé dans un grand ministère de l’Equipement (même s’il rêvait de l’Education). En 1964, il fut élu maire de Montreuil-Bellay et l’est resté jusqu’en 1973. En 1967, PISANI a quitté le gouvernement et est devenu député gaulliste du Maine-et-Loire. En 1968, il a quitté la majorité lors des événements de mai 1968 en votant la censure contre le gouvernement et en démissionnant lui-même aussitôt. Les électeurs ont soutenu le Général de GAULLE et PISANI ne fut donc pas réélu député. En 1974, il devint sénateur socialiste de la Haute-Marne. En 1981, François MITTERRAND le nomma à la Commission Européenne avant de le nommer délégué du gouvernement (puis ministre) en Nouvelle Calédonie (1984-1985) puis président de l’Institut du Monde Arabe (1988-1995).

Le livre raconte la période de 1961 à 1970. Edgard PISANI veut démontrer que le gaullisme n’appartient pas qu’aux partisans conservateurs et souverainistes du Général. C’est un héritage laissé en indivision (d’où le terme de "Général indivis").

L’ouvrage comme par une citation éclairante d’Edmund BURKE :
« L’âge des chevaliers est mort.
Est venu celui des sophistes, des économistes, des calculateurs.
Et la gloire de l’Europe est éteinte à jamais »

Dès 1954, Edgard PISANI a été conscient du fait qu’il n’y avait pas de construction européenne possible tant que la France n’avait pas un régime présidentiel et qu’elle n’avait pas pris son parti du fait algérien (p. 27)

Edgard PISANI reconnaît qu’il n’eût aucune intimité avec le Général, en remarquant sa « gentillesse, un peu froide d’ailleurs, de s’inquiéter de la façon dont les choses allaient pour moi et les miens » (p. 30).

De la même manière, en 1970, Edgard PISANI n’alla pas à COLOMBEY et préféra se joindre à la foule des anonymes lors des obsèques du Général.

Edgard PISANI était un homme de gauche et l’est toujours resté. A ce propos, il raconte avoir rencontré un cégétiste, communiste intransigeant, qui expliquait à un camarade qu’il allait voter de GAULLE en 1959 malgré les consignes du PCF, en se justifiant ainsi : « Il me l’a demandé personnellement, je ne peux pas le lui refuser »

Edgard PISANI a trouvé déplacée et inutile l’envolée sur le « Québec libre » (p. 35). De la même manière, il a trouvé perfide le « je vous ai compris » et inutilement agressif le « volapuk » (langue artificielle inventée par un catholique dans les années 1880, ce qui a servi d'exemple au Général pour critiquer l'intégration européenne en 1962).

Pourtant, PISANI reconnaît bien des qualités au Général et notamment une certaine humilité, même quand il parlait de lui-même à la 3ème personne : ce faisant, le Général se soumettait au jugement historique d’un autre que lui-même (p. 36).

En 1961, le Général fit appel à PISANI pour que ce dernier ne soit pas l’homme des lobbys et qu’il gagne la confiance des agriculteurs tout en assurant une harmonie entre les besoins du monde paysan et les exigences nationales (p. 39).

PISANI avait donc pour mission de donner aux paysans le sens de l’intérêt national (p. 41).

La question européenne s’est vite posée entre le Général et PISANI du fait de l’importance de l’Europe en matière agricole.

En fait, le Général de GAULLE ne refusait pas que la France intègre une Europe unifiée mais que celle-ci soit un conglomérat sans unité, sans destin ni volonté (p. 48).

Tout en notant : « On peut se demander si de Gaulle était un républicain résigné ou convaincu, ou bien encore un royaliste repenti » (p. 49), PISANI note l’aversion profonde du Général pour le pouvoir qui n’émane pas de la nation.

L’échange entre PISANI à peine nommé et le Général est révélateur (p. 61) :

« Mes respects, mon Général.
– Bonjour, monsieur le ministre de l’Agriculture »

PISANI et le Général ont élaboré la politique agricole ensemble suite à des discussions de fond (pp. 80-82). Le but de PISANI était de clairement s’appuyer sur la jeunesse agricole qui ne voulait pas que le monde moderne se construise à son détriment et qui avait des leaders

Le Général était d’accord (pp. 83-84), citant Mozart assassiné et déplorant avec PISANI le manque de formation des enfants d’agriculteurs (« Il croyait profondément à l’inépuisable capacité du peuple »).

Dès lors, le Général et PISANI ont mis en place la politique agricole sur les principes suivants : « - Maîtrise du foncier et préférence donnée à celui qui travaille sur celui qui possède. – Maîtrise des phénomènes économiques du marché par l’introduction de disciplines professionnelles, interprofessionnelles et publiques. – Organisation des agriculteurs en vue d’acccroître leur capacité de négociation sur le marché. – Formation des hommes à la terre, qu’ils soient destinés àà y rester ou à en partir. – Evolution globale du monde agricole pour qu’il sorte de son retard et de son isolement, qu’il atteigne à la parité, non seulement en revenu, mais en civilisation. – Prise en compte par la collectivité du coût humain des mutations, afin que s’accomplissent ces mutations. – Aide publique nécessaire en faveur de l’agriculture, mais accordée en contrepartie d’un effort propre du monde agricole lui-même : payer le progrès, non la stagnation. – Organisation des marchés mondiaux pour maîtriser les phénomènes spéculatifs et pour mobiliser les excédents en faveur de ceux qui ont faim. –Mise en place de la Politique Agricole Européenne regardée comme contrepoids de notre effort industriel et comme occasion d’une redéfinition de notre agriculture »

Ce programme fut mené à bien durant 5 ans. De janvier 1966 à mars-avril 1967, PISANI dût gérer le ministre de l’Equipement, qui comptait pour 64 % de la formation de capital fixe en France (p. 142).

Les bonnes relations personnelles que PISANI avait avec le premier-ministre POMPIDOU se sont tendues du fait de l’ampleur de ce grand ministère regroupant Travaux Publics, Urbanisme, Logement et Transports (pp. 155-157).

En 1967, PISANI fut élu député d’Angers : POMPIDOU lui retira les Transports. PISANI voulut partir mais fut retenu juste pour finaliser la loi foncière

PISANI démissionna deux semaines après les élections législatives de 1967 car le Général avait demandé les pleins pouvoirs de manière incongrue et que le parlementariste de gauche qu'était PISANI ne pouvait pas accepter cela.

Le Général eut la gentillesse de lui faire relire le communiqué par lequel il annonçait sa démission (p. 162). PISANI ne vota donc pas contre les pleins pouvoirs, mais il fut mal à l’aise au sein du groupe majoritaire à jouer les godillots.

En mai 1968, PISANI désavoua le gouvernement, malgré les supplications de Jacques CHABON DELMAS, à l’époque président de l’Assemblée Nationale, qui, au nom du souvenir de la Résistance, lui demanda de démissionner préalablement plutôt que voter la censure (pp. 168-169).

Pour faire le bilan de cette aventure, PISANI résuma : « Si le gaullisme est une poétique, seul Debré est fidèle ; sinon Pompidou a seul raison » (p. 171).

« Pour Georges Pompidou, il n’y a point de vision communicable et le panier de la ménagère sert d’utile référence. » (p. 178)

« De Gaulle est un aristocrate, et Georges Pompidou un parvenu » (p. 179). Le Général était donc souvent plus progressiste sur les questions d’éducation car il méprisait l’argent

Le passage le plus intéressant du livre concerne le débat sur la censure du 22 mai 1968 (pp. 238 à 250).

Pompidou ironisa sur le fait que PISANI a travaillé avec lui 5 ans… (p. 242) et nota surtout :

« Mais ce qui n’est pas acceptable, en tout cas ce qui n’est pas tout à fait convenable, c’est de parler au nom du gaullisme contre de Gaulle. Ce qui n’est pas tout à fait convenable, c’est de prétendre qu’en prenant position aujourd’hui ouvertement contre le Président de la République, contre son Gouvernement et contre sa politique, on lui est fidèle. La fidélité ne consiste pas à tromper, monsieur Pisani ».

PISANI invoqua sa conscience

Un député de la majorité gaulliste lui lança : « La politique ce n’est pas la morale »

PISANI répondit : « le jour où la morale est trop éloignée de la politique, la politique ne vaut plus rien »





(Photographie d’Edgard PISANI, L’Utopie foncière, Le linteau, 2009, p. 2)

PISANI a donc incarné une volonté forte de modernisation de la France basée sur des leaders corporatistes et impulsée par l’Etat. Cela a, incontestablement, permis la consolidation d'une agriculture productiviste. Par contre, les affres de la surproduction et de la pollution, le poids de la technocratie, le corporatisme des paysans les plus riches et la complaisance des leaders agricoles à l’égard du pouvoir furent aussi les résultats de cette démarche.

Tout le problème est que les idées de PISANI ont aussi affecté le monde du logement, avec des résultats assez proches.

Beaucoup pensent que grâce à l'autoritarisme et à l'intervention des pouvoirs publics, les problèmes pourront être résolus, y compris dans le monde du logement. 

La solution serait de créer plus de fonctionnaires. 

Or, ceux-ci exercent une pression fiscale et un harcèlement administratif sur les citoyens.

Quand les habitants ne demandent pas de subventions mais conduisent des actions collectives positives, ils sont donc pénalisés par le poids des rentes de l'administration.

La lourdeur de la technocratie est ainsi profondément nuisible d'autant que pour masquer leur inutilité, les agents de l'Etat et des administrations cachent leurs fautes et font tout pour empêcher un débat pluraliste sur leur bilan.

Le bavardage sur la participation des habitants ne sert qu'à masquer la sclérose d'une idéologie basée sur la captation de rentes. Par sa collaboration avec le bonapartisme gaullien, Edgard PISANI n'est pas étranger à cette dérive qu'il a transmise aux socialistes lorsqu'il les a rejoints.

Cela ne change rien au fait que PISANI a été un grand résistant, qu'il a sincèrement essayé de moderniser la France et que ses propositions sont souvent intelligentes, notamment quand il critique le culte de la propriété individuelle dans le domaine foncier.