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dimanche 13 novembre 2016

Le triomphe de Liliane CRÉTÉ



Les événements récents montrent l’influence délétère d’une très dangereuse approche ethnique des grands problèmes mondiaux, y compris de la part de personnes qui n’ont rien à y gagner.

Rien de plus douteux, par exemple, que de diviser le monde entre Blancs et non Blancs, surtout de la part des premiers. Quand on parle de responsabilité environnementale, la comparaison des civilisations n’est pas à l’avantage de certains. Comment convaincre l’Inde et la Chine de faire des efforts que les nations européennes, le Canada et les Etats-Unis, eux, n’ont pas souhaité accomplir ? En leur parlant de la supériorité de la civilisation occidentale ?

Le chauvinisme ethnique consiste exactement à faire cela, et la réponse risque d’être rocambolesque. L’Inde et la Chine pourraient aussi avoir une attitude arrogante, supérieure et méprisante à l’égard de l’Occident. Plus celui-ci est perçu comme insolent, individualiste, irresponsable, amoral et arriviste, plus cela encourage les critiques virulentes contre la décadence qu’il représenterait et la culpabilité qu’il porterait au plan de la pollution.

Ce discours est déjà classique en Orient. On peut penser qu’il va se renforcer au moment même où la capacité des populations de l’Asie à agir collectivement au sein de groupes très soudés constitue un atout majeur.

Dans une société de l’information, l’investissement dans la recherche est essentiel. Le sacrifice individuel que cela implique vis-à-vis du groupe, est considérable. Des sociétés individualistes où le clivage ethnique est perpétuellement ressassé ne peuvent susciter le même degré d’abnégation. C’est bien pour cela que la Chine et l’Inde sont des nations d’ingénieurs qui pourraient avoir progressivement bien plus d’ascendant dans la quête du savoir que les tenants les plus obtus de la supériorité occidentale.

Or, la Chine et l’Inde ne sont plus des nations colonisées et sans outils militaires ou économiques. Elles disposent de moyens de pression importants sur l’Occident et se feront un plaisir de les utiliser.

La situation des Etats occidentaux, et notamment du premier d’entre eux, ressemble donc à celle des protestants libéraux dans l’univers théologique.

Eux aussi ont choisi de se fonder sur des clivages ethniques pour faire valoir leurs positions, en voulant surfer sur la vague identitaire.

Eux aussi ont pris le risque du discrédit à cette occasion.

A ce sujet, il faut évoquer le très intéressant article de Liliane CRÉTÉ intitulé « Un air de ‘‘Déjà vu’’ », paru dans Evangile et liberté, octobre 2008, pp. 4 et 5.

Ce texte, pourtant publié dans un périodique consacré à la théologie, évoquait la victoire de Barack OBAMA face à Hillary CLINTON lors des primaires de 2008.

A chaque ligne, on sentait l’exaspération de l’auteure.

« Les jeux sont faits : Barack Obama a été choisi comme candidat démocrate aux élections présidentielles de 2008. Choix populaire ? Peut-être. Mais avec un sérieux coup de pouce du parti ».

La légitimité du processus des primaires de 2008 où Hillary CLINTON avait perdu était donc contestée, et au nom de quoi ? D’une question de couleur de peau…

« L’Amérique indubitablement voulait du changement. Ou bien une partie des démocrates préférait un Noir à une femme » (p. 4).

Plus loin, on lit :

« Hillary a eu progressivement contre elle la majorité des caciques du parti qui ont exercé une pression énorme pour lui faire abandonner la course au profit d’Obama le Noir » (p. 4).

OBAMA, pour Liliane CRÉTÉ était réduit au fait qu’il était un Noir… Pas un mot sur les débats très vifs lors des primaires de 2008 sur le rôle de Hillary CLINTON dans l’establishment ou sur son attitude très problématique en matière de libre échange ou de refus de l’interventionnisme économique… On notera que ce sont les questions clés qui ont fait gagner OBAMA dans le Michigan, en Pennsylvanie et dans le Wisconsin en 2008 et 2012, puis perdre Hillary CLINTON dans ces Etats en 2016…

Voilà où mène l’obsession de l’ethnie et de la couleur de peau : cela fait perdre de vue l’essentiel… OBAMA était plus acceptable pour une certaine Amérique que Hillary CLINTON, et cela pour des motifs économiques. Cette même Amérique a préféré voter TRUMP ou le laisser gagner…

Les relents des propos de Liliane CRÉTÉ étaient d’autant plus problématiques qu’elle est une spécialiste de l’histoire des anciens Etas confédérés, avec une empathie visible pour son objet d’étude.

Parlant des années qui ont suivi la Guerre de Sécession, elle explique que :

« Afin d’évincer de la politique toutes les personnalités du Sud, des lois iniques frappèrent d’incapacité les ex-Confédérés tandis que le droit de vote était accordé aux Noirs, presque tous illettrés » (p. 4).

Vous avez bien lu… Et il y a pire :

« Ce fut le temps du Ku Klux Klan et du Camélia Blanc dont la mission initiale fut d’assurer la protection des familles blanches contre tout acte de violence de la part des affranchis et d’empêcher ceux-ci de voter » (p. 4).




Or, pour Liliane CRÉTÉ :

« Le plus tragique dans l’histoire fut que ce vote accordé trop tôt aux affranchis, ainsi que le pouvoir énorme qui leur fut donné dans le Sud durant les années tragiques de la Reconstruction, provoquèrent la peur, la frustration et le ressentiment parmi les populations et les Noirs devinrent les boucs émissaires des malheurs du Sud » (p. 5).

La vision du monde de Liliane CRÉTÉ est donc très cohérente.

Le droit de vote a été accordé aux affranchis trop tôt. Le Ku Klux Klan n’a été fondé que pour protéger les pauvres familles blanches face aux affranchis accusés de violence et empêcher les dits affranchis, accusés d’inculture, de disposer de ce droit de vote. Liliane CRÉTÉ se garde bien d’évoquer le degré de culture et de violence (y compris entre eux) des petits fermiers sudistes… On rappelle que la Guerre de Sécession a été provoquée par des massacres d’abolitionnistes opérés par des Blancs…

Madame CRÉTÉ préfère regretter que les Noirs n’aient pas été privés du droit de vote, justifiant même l’attitude de ceux qui les ont éloignés par la violence des isoloirs et qui ne se sont pas arrêtés là. Ni les meurtres, ni l’exploitation ne sont évoqués dans l’article de Liliane CRÉTÉ, qui reproche surtout aux défenseurs des Noirs d’avoir empêché que le droit de vote n’ait pas été donné aux femmes :

« Les radicaux se montrèrent farouchement opposés au ‘‘suffrage universel’’ et refusèrent de signer la pétition qu’elles présentèrent au Congrès, affirmant que c’était ‘‘l’heure du nègre’’ et qu’elles ne devaient pas mêler leurs revendications à celles des affranchis ».

Quand elle évoque un « air de ‘‘déjà vu’’ », Liliane CRÉTÉ prétend donc qu’en 2008, c’est un peu à nouveau « ‘‘l’heure du nègre’’ ».

En 2016, elle devrait être contente. Avec Donald TRUMP, dont des membres du Ku Klux Klan et le parti nazi américain ont dit beaucoup de bien, « ‘‘l’heure du nègre’’ » est passée. Comme par hasard, celle du féminisme aussi…

Ceux qui exploitent les Noirs n’ont pas forcément de scrupules lorsqu’il s’agit d’exploiter les femmes. Liliane CRÉTÉ, qui a un certain âge, s’en moque peut-être. Ses disciples, qui mélangent féminisme et clivages de couleurs, auront tout loisir de réfléchir au monde qu’elles ont puissamment contribué à produire.

Les théologiens qui font paraître des articles du type de celui de Liliane CRÉTÉ, et qui veulent donc invoquer une supériorité culturelle des Blancs sur les Noirs, verront également en quoi leur attitude a pu ou non affecter l’image de l’Occident, y compris en Asie.

Certains tenants du protestantisme libéral estiment que l'individualiste qui critique les traditions au nom de ses désirs personnels a toujours raison, par rapport aux populations qui s'inscrivent dans des solidarités de groupes. Chacun ses choix. De là à mépriser ceux qui pensent autrement afin de les priver du droit à la parole, il y a de la marge...

La Chine et l’Inde n’accepteront pas de partager le sort qui fut celui des affranchis durant les années postérieures à la Guerre de Sécession.

mardi 29 décembre 2015

Pierre LEGENDRE et le dualisme rentiers/pionniers

Ce blog a déjà utilisé le concept de lutte des places évoqué par Michel LUSSAULT en 2009 (http://bit.ly/1x93MJU).

Bien avant cela, et même dès 1968, le spécialiste de l’histoire de l’administration Pierre LEGENDRE parlait de « course aux places » pour décrire la fonction publique française.

Ce professeur de droit né en 1930  a enseigné en droit public au sein de l’Université Paris I et est souvent apparu comme un excentrique incompréhensible à nombre de ses collègues.

Bon connaisseur de l’histoire, du latin et du droit canon, il insiste sur la dualité romano-canonique. Cette dimension capitale de notre passé est mieux comprise par les historiens comme Patrick BOUCHERON que par certains juristes...


Grand amateur du Japon (son traducteur étant NISHITANI Osamu), Pierre LEGENDRE a également refusé de se laisser enfermer dans le contexte occidental.





Si Pierre LEGENDRE est si important pour la réflexion relative à la coopération en copropriété, c’est parce qu’il a eu raison très tôt en matière d’action publique et qu’il ne se berce pas d’illusions.

Bien entendu, il ne faut pas le prendre pour un prophète dont les paroles seraient soudainement survenues. Ses observations s’inscrivent dans une tradition historique très riche qui a commencé dès le XVIIe siècle. Même s’il ne le présenterait sans doute pas de cette manière, Pierre LEGENDRE est un lointain héritier de John BELLERS qui formulait dès 1696 des observations assez proches, avec une référence implicite au pape Grégoire le Grand (vers 540 – 604) (http://bit.ly/1HK1JQY).

A ce titre, il faut citer le magnifique texte qu’a rédigé Pierre LEGENDRE, Jouir du pouvoir. Traité de la bureaucratie patriote, Editions de Minuit, Paris, 1976, 275 p.

Mythe de l’administration efficace et culte du chef

Avec beaucoup de talent, Pierre LEGENDRE dénonce la phraséologie des bureaucrates qui oppriment la population en faisant croire à cette dernière qu’elle « participe » à la gestion de ses affaires :

« Si la psychanalyse peut avancer une chose, une seule chose, pour l’usage politique, c’est certainement ceci : nous avons prise sur notre aliénation. D’abord, en en parlant. Mais comment la parole pourrait-elle fonctionner, quand elle est serve d’une maîtrise jamais démentie ni même simplement repérée, de cette science des chefs fabuleuse ? D’ailleurs, qui parle, sinon les porteurs autorisés, les idoles savantes, de ce divin savoir répandu sur l’humanité ignorante ? En dernier lieu, dans les zones supérieures de la bureaucratie française, la nouvelle recette hiérarchique consiste à déclarer caduc tout pouvoir, au nom d’une théorie du sens puisée aux meilleures sources : le Pouvoir n’existe pas, puisque nous y sommes. La réforme centraliste consiste fondamentalement en ceci : changer les chefs méchants en chefs bons et généreux, opération qui ne suppose même plus la rotation des états-majors. Une telle doctrine fait marcher. Dans ces conditions, m’opposait un étudiant versé en ces sciences merveilleuses, vous niez la novation. Il voulait dire l’innovation, car novation il y a bel et bien, comme l’entendent les juristes pour expliquer la transfusion de la dette dans une autre obligation, mémorable doctrine de la reproduction empruntée à nos ancêtres les Romains. Autrement dit, la politique change de bocal ; se perpétue dès lors le système, l’intouchable organisation fondée par un discours. Ce n’est pas là parler, mais rabâcher. » (Jouir du pouvoir, p. 17).

Les prétentions à la réforme administrative consistent donc à croire que remplacer de « méchants » chefs par des « gentils » suffira…

Pierre LEGENDRE a bien raison d’ironiser.

Nationalisme, illusion et omniprésence des conflits d’intérêts

Le présent blog tire également la sonnette d’alarme quant aux conflits d’intérêts entre d’un côté la population précarisée (notamment en copropriété du fait de l’alourdissement des charges imposées par l’Etat) et, de l’autre côté, les rentiers qui composent l’administration, et cela malgré les propagandes hypocrites. Là encore, le propos de Pierre LEGENDRE est salutaire :

« Les cartes de la bureaucratie ne seront jamais sur la table, car les administrations sont aussi des lieux où tout le monde apprend à s’y mentir à l’aise » (Jouir du pouvoir, p. 18).

Pierre LEGENDRE a donc bien compris la dangerosité de la phraséologie nationaliste qui fait pendant au délire bureaucratique.

L’idée d’une unité artificielle de la nation pour dissimuler les conflits d’intérêts et les antagonismes sert à construire l’omnipotence de chefs nationalistes qui se veulent tout-puissants.

« Le délire de la vérité universelle est, en fait, l’articulation majeure du système signifiant de la garantie patriotique. Il n’est pas vrai que le peuple parlant français soit Un, il n’est pas vrai qu’il vive en paix. La vie sociale est un tissu de drames sans fin, d’oppositions sans remède sinon celui d’une guerre civile tantôt froide et tantôt chaude, de sacrifices humains en tous genres, en un mot de différences absolument tragiques entre ceux qui jouissent et ceux qui dans le texte ont aussi leur place, bien qu’ils jouissent à la manière inverse de celle des chefs. » (Jouir du pouvoir, p. 66).

Dès lors, les nationalistes sont toujours un peu des bouffons. « Le nationalisme, il n’y a qu’une façon d’en parler, pour forcer le discours et pour en faire passer la maudite formule, c’est d’en rire. » (Jouir du pouvoir, p. 85).

Le poids des sacrifices

L’Etat centralisateur est ainsi une mécanique oppressive, notamment dans sa dimension fiscale, puisqu’il sert une caste de privilégiés alliée à des courtisans menteurs.

« La méconnaissance du caractère persécutif de l’organisation centraliste est encore de nos jours un indice non négligeable du classicisme dans l’effort de repérage théorique, cet effort fût-il apparemment cassant avec les traditions de ce système ultra-conservateur. La persécution procède avant tout, en ses manifestations bureaucratiques, d’un amour insensé dirigé vers l’idéal de la Loi incarné par les chefs innocents. » (Jouir du pouvoir, p. 215).

Les délires technocratiques arrogants de la loi ALUR en 2014 étaient anticipés par Pierre LEGENDRE dès 1976.

Pierre LEGENDRE a donc compris parfaitement l’injustice des charges fiscales. Or, cette question domine le monde de la copropriété, puisque ce dernier constitue un système fiscal camouflé et injuste.

« Au fond, l’impôt moderne, quoi qu’en disent les propagandes, représente un perfectionnement de ce que les juristes latins du Moyen Âge appelaient exactio, formule vulgairement retranscrite en exaction » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Pierre LEGENDRE a donc parfaitement compris la notion de fracture sacrificielle, car « un sacrifice, surtout d’argent, représente davantage que la chose ou les sommes sacrifiées » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Participation, piège à pigeons

Dès lors, il fustige la logorrhée participative quand elle n’est qu’une tromperie inventée par des réseaux technocratiques pour abuser la population et lui imposer l’obéissance. Participation, innovation, réforme, ce sont là des « révolutions-pour-rire » et des « simulacres de destruction de l’Etat méchant et centralisateur » (Jouir du pouvoir, pp. 149-150).

La participation prônée par les technocrates est donc, le plus souvent, un piège à pigeons car ils ne veulent à aucun prix d’une irruption de la population dans l’évaluation des privilèges.

« Un monde dans lequel chacun penserait par soi-même, c’est-à-dire d’une façon critique en dehors des normes grossièrement assénées par les propagandes, serait tenu pour invivable et son coût financier deviendrait prohibitif, au regard de l’aménagement technocratique. C’est ce que pense à haute voix, non sans rappel d’expérience, dans les hauts-lieux de l’organisation, là où les quiproquos de la gestion participative, de la participation, etc., sont le plus clairement perçus. Le problème institutionnel de la participation est avant tout le problème des bornes à poser aux contre-discours ayant pour cible le pouvoir sous toutes ses formes, afin d’en détourner l’effrayante menace, menace que personne ne peut contrôler, à commencer par bien des adversaires de l’Etat centraliste, fascinés à leur tour par la rhétorique terrorisante où s’exprime communément le centralisme. » (Jouir du pouvoir, p. 73).

Derrière la malveillance bureaucratique à l’égard des citoyens autonomes se cache la volonté de multiplier les rentes de situation.

Les Français, tous fonctionnaires ?

Reprenant un vieux slogan publicitaire, Pierre LEGENDRE lance son fameux : « les Anglais tous actionnaires, les Allemands tous factionnaires, les Français tous fonctionnaires » (Pierre LEGENDRE, Trésor historique de l’Etat en France. L’Administration classique, Fayard, Paris, 1992, 638 p. et notamment p. 454 pour la citation).

Ce slogan fut utilisé par la Maison des Abeilles, une manufacture de vêtements de Fécamp, en sachant que Pierre LEGENDRE est originaire de Normandie…





A la même page 454 du Trésor historique de l’Etat en France, Pierre LEGENDRE explique qu’en 1839, il y avait 1 fonctionnaire pour 261 habitants et 1 pour 54 en 1914.

Aujourd’hui, il y en a 5,6 millions, soit un pour 12 habitants…

Dans le même temps, alors que l’on est passé de 35 millions à 66 millions d’habitants en France, le nombre de magistrats n’a pas varié, avec la surcharge de travail que cela implique… Quant aux militaires, ils sont toujours plus nombreux à être précarisés.

Ainsi, des rentes à vie, pour les fonctionnaires qui s’occupent de propagande à coup de deniers publics, il y en a. Pas besoin de faire des économies à ce niveau.

Par contre, pour les soldats et les magistrats, il n’y a pas de moyens pour créer des rentes supplémentaires, au nom des économies, paraît-il...

Dualisme et tentation de la fuite pionnière

Malgré tout, la tentation simpliste du rejet radical de la rente serait dangereuse.

Le dépassement des scléroses de l’Etat par une utopie simpliste, c’est le risque permanent auquel est exposé l’Europe.

Le culte du pionnier qui échappe aux impasses des privilèges pour créer ailleurs un monde nouveau pose aussi problème, mais ce n’est pas un hasard s’il hante l’Occident.

D’un côté, les Etats européens sont les héritiers de l’empereur byzantin Justinien qui, en 533, a compilé le droit romain et a eu la prétention de soumettre le monde méditerranéen à son administration (Pierre LEGENDRE Leçons IX L’autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique. Etude sur l’architecture dogmatique des sociétés, Fayard, 2009, 539 p., et notamment p. 33).

Byzance s’est épuisée dans ce projet, et notamment dans ses luttes pour reconquérir l’Italie, ce qui explique le succès de la conquête arabe quelques décennies plus tard.

De l’autre, l’Eglise catholique a, elle aussi, tenté d’établir un système de droit qui, lui, ne se souciait pas des frontières et aspirait à construire une société idéale. C’était le canon (kanôn , du grec ancien κανών, le roseau, le fléau de la balance), ensemble de règles sous contrôle pontifical (Leçons IX, p. 41).

Dès lors, une confrontation permanente se niche dans l’esprit des Occidentaux. D’un côté, la pesanteur d’un système de droit hérité du monde romain est omniprésente, que l’on s’en accoutume par bassesse ou que l’on en éprouve de la nostalgie. D’un autre côté, chacun est nostalgique d’un législateur suprême écrivant sous la dictée divine (Leçons IX, pp. 74-75).

Même pour nous, cette leçon est importante. L’idéal coopératif ressemble furieusement à un nouveau droit canon. L’action participative décrite par l’Alliance Coopérative Internationale (ACI) pourrait servir de nouvel idéal pour des pionniers soucieux de s’extraire des pesanteurs de la société.

Certes, confronter le droit de l’ACI à celui des Etats est intéressant.

Toutefois, glisser dans l’illusion que l’on peut échapper à ses propres tentations nationales en se réfugiant derrière les principes de l’ACI serait une grave erreur.

Croire que l’on peut fuir ses responsabilités collectives en fondant son monde nouveau tout seul dans son coin serait également une erreur.

Pierre LEGENDRE ne prône ni l’un, ni l’autre et nous met en garde contre l’illusion de vouloir faire du passé table rase. C’est tout l’intérêt de son œuvre.

lundi 16 novembre 2015

René GIRARD, anthropologue de la réciprocité

Le présent blog a rendu hommage à René GIRARD qui nous a quittés le 04 novembre 2015 (http://bit.ly/1Pu8MC6).
L’étude de ses idées est d’autant plus urgente qu’en ces temps difficiles, il est impératif de penser l’avenir, tout en s’associant à la douleur des personnes frappées par les événements du 13 novembre 2015.


La dimension mimétique de la grande violence qui a frappé l’Île-de-France apparaît clairement et avait fait l’objet d’avertissements des spécialistes.


La frustration joue un grand rôle chez les soutiens des dynamiques dangereuses.


Pourtant, les recherches de René GIRARD sont trop longtemps restées inutilisées par beaucoup.

On se souvient des reproches virulents que lui ont adressés certains intellectuels qui parlaient d’une « imposture » à son propos (André RÉGNIER, compte-rendu sur Des Choses cachées depuis la fondation du monde, L’Homme et la société, 1979, volume 51, n° 1, p. 256).

Fort heureusement, René GIRARD compte de nombreux amis en France, et notamment l’Association Recherches Mimétiques (http://www.rene-girard.fr/57_p_22133/accueil.html).

Trois reproches étaient fréquemment lancés à René GIRARD.

D’abord, on l’accusait de démesure (au sens où sa théorie était suspectée de prétention). En bref, il donnait l’impression de vouloir avoir réponse à tout.

Ensuite, on lui reprochait un certain dogmatisme, notamment parce qu’il évoquait les Ecritures et qu’il stigmatisait la dimension satanique du désir mimétique. Les personnes jalouses des autres se sentaient visées et accusées d’être des suppôts de Satan…

Enfin, on lui imputait un certain ethnocentrisme, parce qu’il pensait que les solutions pour éviter la nocivité du désir mimétique étaient essentiellement judéo-chrétiennes.

René GIRARD lui-même a reconnu avoir tenu des propos trop intransigeants contre ses opposants.

Cela a pu donner l’impression que sa théorie visait à répondre à toutes les questions que peut se poser le monde intellectuel, ce qui n’était pas le cas (http://bookhaven.stanford.edu/tag/rene-girard/).

Dans le lien ci-dessus, René GIRARD critiquait la dangerosité des modes intellectuelles. En ces temps d’unanimisme de façade, et cela pour la deuxième fois au cours de cette année, son observation est particulièrement opportune. La langue de bois sentimentaliste sert à dissimuler des fautes lourdes.

Aujourd’hui, René GIRARD est un peu plus à la mode lui-même, ce qu’il redoutait avec le sourire.

Maintenant, cela n’empêche pas d’analyser les 3 grandes accusations portées contre lui et évoquées plus haut. Bien qu’elles puissent s’expliquer, elles étaient parfois déplacées de la part de ceux qui les proféraient.

1/ Démesure ou éloge de la distance salutaire ?

René GIRARD n’a jamais prétendu rédiger un traité général de science politique. De la même manière, il n’a pas voulu créer une école de sociologie, d’économie ou de droit.

Constamment, il s’est présenté comme un anthropologue que ses découvertes ont conduit vers le christianisme.

« Ce qui m’a orienté vers la violence, c’est l’espoir de réussir là où l’anthropologie du XIXe siècle avait échoué, dans l’explication de l’origine du religieux, des mythes et des rites. Et tout ceci bien sûr pour aboutir au christianisme » (René GIRARD, Celui par qui le scandale arrive, entretiens avec Maria Stella BARBERI, Desclée de Brouwer, Paris, 2001, p. 193).

En affirmant un fait anthropologique, à savoir le désir de chacun d’avoir ce que désire l’autre, René GIRARD a formulé une règle générale qui s’applique à toute la société.

C’est le propre de l’anthropologie de décrire des faits qui s’appliquent à tout homme. On peut contester une anthropologie, mais on ne peut lui reprocher d’avoir des conséquences générales.

Le vrai problème est que les adversaires de René GIRARD ont aussi adopté une anthropologie, sans le dire, sans en débattre et sans comprendre que leur propre anthropologie cachée était fantaisiste.

Ce n’est donc pas René GIRARD qui a empiété sur le domaine des économistes, des juristes et des sociologues. Ce sont ces derniers qui ont empiété sur l’anthropologie pour dire rigoureusement n’importe quoi.

Prenons l’exemple de Jacques GÉNÉREUX (La Dissociété, Seuil, Paris, 2006, 450 p.).

Cet économiste a parfaitement compris le rapport problématique de nos sociétés au sacrifice. On attend le sacrifice des autres mais on ne souhaite pas se sacrifier soi-même. Au contraire, le nouvel héroïsme consiste à arnaquer son prochain.

« Les héros de mon enfance donnaient leur vie pour les autres. Les héros de mes enfants tuent et dominent les autres pour survivre. » Dès lors, on assiste à « une guerre qui oppose l’individu à la société, oppose chacun à tout ce qui n’est pas lui-même ou son clone, car toute altérité véritable est ressentie comme une menace quand a disparu le sentiment d’appartenance à une communauté plus large que les communautés naturelles de sang et de voisinage » (p. 109).

Que propose Jacques GÉNÉREUX pour sortir de ce dilemme ? Rien, sinon une forme de prêche un peu vain et d’un appel à la générosité qui n’a aucun sens. Et en plus, il en est conscient, car il déclare à la fin de son livre :

« Tout ça pour ça ! Après des années de recherches, un universitaire inflige allègrement des centaines de pages à un lecteur patient et courageux pour lui annoncer, sans rire, que ce qui sauvera l’humanité, ce sont les beaux discours » (p. 443).

Au moins, Jacques GÉNÉREUX reste honnête et garde le sens de l’humour.

René GIRARD, lui, a repéré une dynamique anthropologique qui permet une solution.

Dans l’idéal, la bonne réciprocité est souhaitable. On peut espérer que chacun fasse du bien à autrui parce qu’autrui lui aura fait du bien. Dans les faits, il y a toujours une rupture de l’échange réciproque. Certains font du bien aux autres et sont récompensés par de l’ingratitude. Doit-on basculer dans la loi du Talion et dans un cycle permanent de vengeance ? Œil pour œil, dent pour dent (Exode XXI, 24) ? Faut-il toujours se focaliser sur une stricte réciprocité ? René GIRARD ne le pense pas :

« Quant aux échanges, ils ne doivent pas apparaître pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire réciproques : telle est la loi du vivre-ensemble. L’existence n’est vivable que si la réciprocité n’apparaît pas » (Achever Clausewitz, p. 120)

Les sociétés dites archaïques ont inventé les rites pour retarder ce moment où les comptes sont réglés, et donc reculer l’instant du règlement de comptes.

« Les différences artificielles protégeaient réellement les communautés archaïques, je pense, d’une mauvaise réciprocité toujours précédée et annoncée par l’accélération inquiétante de la bonne réciprocité » (Celui par qui le scandale arrive, p. 32)

Certes, à l’avenir, il est souhaitable de construire des relations harmonieuses entre les hommes, mais dans le passé, ces relations n’ont pas toujours été saines.

Des exploitations ont existé. Par suite, des divergences d’intérêts sont nées.

Un fonctionnaire rentier malveillant ne peut que détester et craindre les serviteurs de l’Etat dévoués qui acceptent de faire des sacrifices.

Si les agents dévoués au service public sont récompensés, il y aura moins de fonds pour les fonctionnaires sans mérite. Les deux groupes ont une profonde divergence d’intérêts. Cette divergence ne doit pas dégénérer en conflit.

Pour cela, il faut créer de la distance. On ne doit pas demander au fonctionnaire qui a failli d’œuvrer pour une politique qui va le pénaliser au vu de son passé. On doit le mettre à distance des missions qui le gêneraient.

Ce mécanisme, René GIRARD l’avait parfaitement compris. C’est pour cela qu’il remarquait le rôle essentiel des différences et l’utilité d’une réponse différée aux attentes des individus. Cela crée une distance salutaire dans les échanges sociaux. Ces derniers ne doivent pas être gouvernés par l’urgence, l’immédiateté et la violence.

« La différence et le diffèrement, c’est tout ce qui permet sinon de détruire, tout au moins de masquer l’indestructible réciprocité, de la retarder en mettant le plus grand intervalle possible entre les moments qui la composent, intervalle de temps et d’espace, dans l’espoir que la réciprocité des échanges passera inaperçue » (Celui par qui le scandale arrive, p. 33).

Une économiste comme Elinor OSTROM a parfaitement démontré comment on peut organiser l’action collective pour respecter cet impératif et éviter la virulence des conflits d’intérêts.

Créer des groupes bien distincts au sein desquels personne n’arnaque l’autre, c’est le meilleur moyen d’éviter la violence. Ces groupes peuvent alors avoir des rapports harmonieux entre eux, y compris lorsqu’ils ont des intérêts différents. Toutefois, il ne doit exister aucune confusion forcée entre les groupes sur fond d’échanges mensongers et de désir mimétique.

On notera qu’Elinor OSTROM a travaillé à l’Université de l’Indiana dans les années 1970, université où René GIRARD a obtenu un doctorat en 1950…

2/ Dogmatisme ou théologie inachevée ?

Le second reproche fait à René GIRARD a bien plus nui à sa réputation, surtout dans le contexte français de durcissement laïc.

D’ailleurs, l’accusation en question explique les réticences des milieux universitaires hexagonaux à son égard.

Suite à ses trouvailles anthropologiques, René GIRARD a remarqué l’intérêt des textes bibliques pour lutter contre le désir mimétique et la violence qu’il suscite.

Soyons francs, René GIRARD est devenu un chrétien fervent et n’a pas manqué de l’affirmer dans ses livres.

Plus grave encore, il a décrit le désir mimétique comme un phénomène diabolique.

D’abord, il analysa le terme biblique de scandale (en grec, σκανδαλον, skandalon).

Le scandale, c’est la pierre d’achoppement, ce qui fait chuter, ce qui incite à commettre un péché. Or, le désir mimétique est un scandale car, en voulant ce que possède l’autre, on est conduit vers le péché, et notamment l’envie.

« Le skandalon, c’est le désir lui-même, toujours plus obsédé par les obstacles qu’il suscite, et les multipliant autour de lui. Il faut donc que ce soit le contraire de l’amour au sens chrétien » (Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 439)

Dès lors, René GIRARD dénonça, dans toute communauté dysfonctionnelle, « la chasse aux boucs émissaires, le principe satanique sur lequel repose non seulement cette communauté, mais toutes les communautés humaines » (René GIRARD, La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris, 1985, p. 184).

Reprenant les enseignements de la théologie médiévale, René GIRARD rappela que Satan s’opposant à la création, il représente une absence d’être, un refus de l’ordre voulu par Dieu (Celui par qui le scandale arrive, p. 92).

Cela ressemble furieusement à une excommunication à l’encontre des opposants à la théorie mimétique, à l’image de ce qu’a dit le Pape François contre les mafieux, qu’il a excommuniés.


Toutefois, on remarque que le Pape, lui-même, insiste beaucoup plus sur la réinsertion que sur la rétorsion.

Pour le Pape, c’est le mafieux impuni qui est excommunié. Le mafieux qui a été mis en prison peut, quant à lui, rencontrer Dieu.

René GIRARD, qui refusait la réciprocité de rétorsion (c’est-à-dire la loi du Talion), partageait cette approche.

D’ailleurs, il ne prétendait pas que le fait d’être chrétien immunise contre le désir mimétique. Au contraire, le christianisme peut aussi être interprété au profit d’une vision sacrificielle qui n’est pas neutre. Celui qui se sacrifie peut avoir l’intention de se créer un pouvoir sur la société tout en se détachant de la communauté pour mieux la dominer.

« Loin d’être exclusivement chrétien, et de constituer le sommet de l’ ‘‘altruisme’’, face à un ‘‘égoïsme’’ qui sacrifie l’autre de gaieté de cœur, le se sacrifier pourrait camoufler, dans bien des cas, derrière un alibi ‘‘chrétien’’, des formes d’esclavage suscitées par le désir mimétique. Il y a aussi un ‘‘masochisme’’ du se sacrifier, et il en dit plus long sur lui-même qu’il n’en a conscience et qu’il ne le souhaite ; il pourrait bien dissimuler le cas échéant un désir de se sacraliser et de se diviniser toujours situé, visiblement, dans le prolongement direct de la vieille illusion sacrificielle » (Des Choses cachées depuis la fondation du monde, pp. 259-260).

L’actualité montre qu’il y a, en effet, beaucoup à dire sur la politique qui a consisté à demander des sacrifices à certaines populations.

En appelant à des sacrifices, on transforme les victimes de ces sacrifices en sacrificateurs, c’est-à-dire des personnes qui font des sacrifices. Celui qui fait des sacrifices gagne un pouvoir sacré, ainsi que la faculté de dire qui est pur et qui est impur. Si le sacrificateur manque de mesure, la dangerosité de cette délimitation radicale peut être catastrophique.

René GIRARD admettait donc que l’on peut avoir une lecture problématique de certains passages de la Bible. L’Epitre aux Hébreux peut être perçu comme validant l’idée du sacrifice de l’autre (Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 254).

Néanmoins, René GIRARD présenta son attachement au christianisme de manière très ferme.

Certes, il a permis une lecture anthropologique des Ecritures, ce qui a initié un renouveau du christianisme fondé sur une approche rationnelle. De plus, il a fustigé l’impunité et le relativisme.

Dans le même temps, ses phrases ont pu être perçues comme des prophéties ou des anathèmes pas très œcuméniques. Aussi, il appartiendra à ses disciples d’élaborer une théologie systématique qui puisse montrer que tous les chrétiens peuvent être contaminés par le désir mimétique, alors que les non chrétiens peuvent y échapper, y compris grâce à d’autres cultures.

3/ Ethnocentrisme ou approximation ?

René GIRARD avait une vision assez sombre de la situation mondiale actuelle.

En effet, pour lui :

« La civilisation européenne est la première culture qui s’adresse à la terre entière » (Achever Clausewitz, p. 298).

Dans le même temps, l’Occident a oublié ses valeurs depuis le XIXe siècle. Cela date de la montée du concept de guerre totale, avec Clausewitz lors des guerres napoléoniennes.

« C’est la fin de l’Europe qu’annonce Clausewitz. Nous le voyons annoncer Hitler, Staline et la suite de tout cela, qui n’est plus rien, qui est la non-pensée américaine dans l’Occident. Nous sommes aujourd’hui vraiment devant le néant. Sur le plan politique, sur le plan littéraire, sur tous les plans. Vous allez voir, cela se réalise peu à peu » (Achever Clausewitz, p. 195).

Dans ce cadre, aux yeux de René GIRARD, il n’y avait rien à attendre d’une émulation intellectuelle avec la Chine :

« Il s’agit en fait d’une lutte entre deux capitalismes qui vont se ressembler de plus en plus. A la différence près que les Chinois, qui ont une vieille culture militaire, ont théorisé depuis trois mille ans le fait qu’il faut utiliser la force de l’adversaire pour mieux la retourner. Les Chinois subissent donc moins l’attraction du modèle occidental, qu’ils ne l’imitent pour triompher de lui. Leur politique est peut-être d’autant plus redoutable, qu’elle connaît et maîtrise le mimétisme » (Achever Clausewitz, p. 91).

Quant au Japon, c’est le pays du mimétisme par excellence.

Les geishas, les marionnettes du Kabuki et l’empereur son des boucs émissaires qui servent à souder la communauté (Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 156, citant YAMAGUCHI Masao, « La structure mythico-théâtrale de la royauté japonaise », Esprit, février 1973, pp. 315-342).

René GIRARD n’était ni un spécialiste de la Chine, ni un connaisseur de la langue et de la civilisation japonaises.

Désormais, il appartiendra aux tenants de la théorie du désir mimétique d’étudier avec plus d’attention ces deux civilisations.

Ainsi, ils pourront y découvrir des pistes anciennes et plus intéressantes encore que la Bible pour combattre la fracture sacrificielle.

Le lecteur doit, ainsi, être renvoyé aux travaux de Robert ENO, issu de l’université de l’Indiana, comme Elinor OSTROM et René GIRARD. Robert ENO a étudié le mohisme, c’est-à-dire la pensée de Mò Zǐ () (vers 479 av. JC à vers 392 av. JC).

Mò Zǐ était un lettré du royaume de Lu (dans l’actuelle péninsule du Shandong en Chine).

Même l’hebdomadaire France catholique (n° 3149, 23 janvier 2009, pp. 22 à 24) s’est intéressé à sa pensée, en espérant que le regain d’intérêt qu’elle suscite facilitera le dialogue entre les cultures.

En effet, Mò Zǐ était favorable à l’amour universel (voir http://ctext.org/mozi pour le traité qui lui est attribué).

De la même manière, il s’inquiétait de la violence et de la rapacité à l’égard de celui qui est hors du groupe. Ce qu’il décrivait comme un danger, c’était clairement le désir mimétique. L’envie était perçue comme conduisant au chaos des pulsions individuelles, au règne de la violence et à la persécution des boucs-émissaires.

Pour mettre fin à ce désir mimétique, la règle que Mò Zǐ préconisait était le principe de l’identification au supérieur.

Cela ne devait pas reposer sur une fiction ou un mensonge. Le supérieur ne devait pas jouir de privilèges en faisant semblant de vivre comme le peuple.

Le supérieur ne pouvait gagner la confiance du peuple que s’il vivait dans strictement les mêmes conditions que lui. Le supérieur devait partager le sort de ceux auxquels il donnait des ordres. C’est exactement la solution que suggérait René GIRARD en se basant sur l’imitation de Jésus Christ.

Mò Zǐ proposait donc une lutte permanente contre les privilèges.

De la même manière, il refusait que l’on demande à certains de se sacrifier pour assurer l’impunité de ceux qui ont failli.

Selon sa célèbre formule, pas de récompense pour l’injuste (不義不富).

Et surtout, pas de proximité pour l’injuste (不義不).

Celui qui n’a pas su ou pas pu être juste avec les autres ne devait donc pas être puni et éliminé dans une spirale de violence incessante.

Avant tout, il devait être mis à distance pour éviter que les injustices et les sacrifices ne recommencent.

Ainsi, on pouvait construire un ordre social meilleur sans pour autant porter atteinte à l’amour universel.


C’est exactement ce sur quoi insistait René GIRARD. La Chine et le Japon peuvent donc aussi trouver des solutions fortes contre le désir mimétique. Le devoir des tenants des recherches mimétiques est désormais de le démontrer plus précisément.