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samedi 15 septembre 2018

La participation sans la démocratie ?


Le LGOC et l’IGCHF, qui tiennent le présent blog, ont suscité la parution d’un ouvrage démontrant que participation et démocratie peuvent aller de pair, sans cacher que ce n’est pas toujours le cas actuellement. Il est vrai que ceux qui promeuvent la participation peuvent aussi être guidés par le culte de l’argent, par le souci de dominer des masses inféodées ou par la volonté de constituer une élite fermée. Seuls ceux qui construisent des collectifs égalitaires ouverts à tous mais avec un compagnonnage obligatoire pour éviter le chaos individualiste sont d’authentiques démocrates.



La fin d’un discours simpliste sur la participation démocratique



Un certain discours relatif à la ‘‘démocratie participative’’ consiste à appeler les citoyens à se mobiliser dans l’action collective pour retrouver une capacité d’influence sur leur propre vie.

La tendance conduite par Benoît HAMON ainsi qu’Europe Ecologie Les Verts a souvent adopté cette phraséologie.

Si ce courant politique a connu quelques difficultés en 2017 et qu’il semble assez mal en point, c’est parce que ce raccourci est simpliste. Il est vrai qu’on ne peut pas être démocrate seul dans son coin mais en s’associant avec des individus assujettis par des tyrans, on n’œuvre pas à la démocratie non plus.

Une action collective peut ne pas être démocratique du tout, même s’il est vrai qu’il ne peut pas y avoir de démocratie sans action collective.

L’ouvrage qui vient de paraître aux éditions du Puits fleuri le montre :








Les différents types de participation

Dans ce livre, quatre types de participation sont repérés.

Le premier mode de participation est démocratique. Il repose sur l’intégration de tous sans discrimination. Toutefois, il nécessite aussi une organisation qui oblige chacun à respecter les autres dans une égalité stricte.

Pour éviter la sauvagerie consumériste et l’esprit d’avidité hérité de mai 1968, chaque nouveau membre d’un tel collectif doit s’astreindre à un compagnonnage auprès d’une personne qui a déjà prouvé qu’elle était capable de s’associer aux autres à égalité.

Ensuite, après ce compagnonnage, les nouveaux venus doivent prendre toute leur place à égalité avec les autres dans la gestion du groupe.

Le second mode de participation est aristocratique. Il repose sur l’idée que certaines personnes, du fait de leur culture, de leur genre, de leur degré d’instruction, de leurs choix de vie, de leur religion ou de leur couleur de peau, doivent être exclues car elles sont inférieures.

Le groupe pratique alors la cooptation pour interdire la venue de tous ceux qui déplaisent aux membres. C’est contraire au principe de mixité dont certains élus prétendument progressistes nous rebattent les oreilles, mais après tout, chacun est libre de faire ce qu’il veut du moment qu’il ne demande pas le soutien de la puissance publique, qui n’a pas à soutenir la constitution de privilèges et le repli communautariste.

Le troisième mode de participation est ploutocratique, de ploutos, la ‘‘richesse’’ en grec ancien. Là encore, le groupe est fermé mais la sélection des membres ne repose que sur l’argent.

Enfin, la participation peut se fonder sur l’intégration de masses remuantes qui s’expriment dans le désordre mais qui sont placées sous la dépendance de dirigeants qui les manipulent. C’est là un fonctionnement ochlocratique, du grec ancien ochlos (qui se prononce okhlos), la ‘‘foule mue par ses instincts’’.

Entre démocratie, aristocratie, ploutocratie et ochlocratie, le livre précité n’opère pas une hiérarchisation morale. Il repère simplement les modes d’organisation les mieux adaptés à chaque attitude.

Un outil pour les citoyens, les élus et les professionnels

Grâce à cet ouvrage, les citoyens peuvent vérifier la correspondance entre ce qu’on leur promet et ce qu’on leur vend effectivement.

Trop souvent, des promoteurs parlent d’habitat participatif parce qu’il s’agit d’un verbiage sympathique en évoquant la démocratie avec grandiloquence.

Dans les faits, ils vendent un fonctionnement relevant au mieux de l’aristocratie ou de la ploutocratie, au pire de l’ochlocratie.

Avant de s’investir dans de tels projets, la population doit y voir plus clair.

Des animateurs professionnels payés grâce à des subventions publiques n’ont également que le mot démocratie à la bouche alors qu’ils encouragent la cooptation aristocratique.

En France, on a évidemment le droit de fonder des associations aristocratiques ou ploutocratiques voire despotiques. À l’inverse, il ne saurait alors être question de disposer alors de soutiens financiers de la collectivité.

Les groupes fonctionnant sur une base élitiste n’ont pas à être soutenus par la puissance publique pour leur fonctionnement. Les élus doivent être plus vigilants à cet égard pour ne pas soutenir « l’entre-soi à coups de deniers publics » selon la formule d’une fonctionnaire d’une collectivité bretonne.

Quant aux professionnels du droit et de l’immobilier, ils voient surgir la concurrence plus ou moins loyale d’acteurs non formés souhaitant conseiller les groupes d’habitants sans payer de charges équivalentes à celles des intervenants traditionnels.

Notaires, avocats et syndics doivent réagir au lieu de se laisser manipuler par ceux qui dévalorisent leurs professions. Les attitudes ultralibérales et libertaires consistant à favoriser l’irruption d’individus à n’importe quelle condition sur un marché ne relèvent pas de la démocratie mais de l’ochlocratie.

Les consommateurs doivent en être avertis. S’ils veulent se comporter comme des pigeons, libre à eux, mais qu’ils ne s’étonnent pas d’être plumés à la fin.




lundi 24 octobre 2016

Habitat différent : des pionniers de la copropriété participative



Lors des rencontres Habitat Participatif Ouest du 21 octobre 2016 (http://bit.ly/2dsHdvv), des représentants d’Habitat différent ont présenté leur démarche.




(Photo extraite de la plaquette distribuée par Habitat Participatif Ouest pour la journée du 21 octobre 2016)


Ce groupe emblématique situé à Angers regroupe 17 foyers depuis 1987 réunis en copropriété, en partenariat avec un bailleur social, le Toit angevin, devenu depuis PODELIHA.

A l’origine, des tenants de l’auto-construction et des partisans de l’habitat groupé se sont réunis en association et ont signé une convention avec un bailleur social pour construire des maisons où le but était de « vivre ensemble chacun chez soi ».

La maîtrise d’ouvrage fut effectuée par le Toit angevin (devenu depuis PODELIHA) et par « Anjou Castors ».

L’association devait gérer les parties communes nombreuses (locaux pour les vélos, salle de réunions, espaces verts, un atelier, un studio pour recevoir des personnes extérieures, un local pour les jeunes habitants scolarisés au collège et même un four à pain…). Un processus a été mis en place pour permettre à l’association de donner son assentiment à l’arrivée de nouveaux habitants.

Habitat différent a mis en ligne le règlement de copropriété (https://hd49.wordpress.com/documents-hd49/) où l’article 32 (premier alinéa) indique : « Chaque habitant, qu’il soit propriétaire ou locataire, doit obligatoirement adhérer à l’Association ‘‘Habitat Différent’’ ».

Bien évidemment, en trente ans, des habitants sont partis, d’autres sont arrivés.

Les relations avec le bailleur social ont changé, celui-ci souhaitant visiblement vendre ses lots (https://hd49.wordpress.com/).

La plaquette distribuée aux 150 participants de la remarquable rencontre du 21 octobre 2016 évoque, pour le projet Habitat différent, « l’inéluctable accession généralisée à la Copropriété (entre autre imposée par le Bailleur qui supprime le passage obligé par le locatif social) ». Cette évolution impliquant une prise de distance du bailleur social et un poids toujours plus grand des règles classiques de la copropriété avait été évoquée par l’ouvrage Changer la vie, déjà décrit sur ce blog (http://bit.ly/1F1lFiL).

Néanmoins, les participants au projet ont réussi à maintenir une dynamique collective forte, en mettant ponctuellement, mais régulièrement, à disposition de personnes sans domicile le studio mutualisé servant de chambre d’ami, et cela en partenariat avec des associations d’aide à l’hébergement.

On ne peut qu’être très admiratif pour cette attitude, ainsi que pour l’humour que manifestent les participants (https://hd49.wordpress.com/juste-pour-rire/) dans un lexique des termes de l’habitat groupé.

On peut ainsi relater le commentaire amusant sur la notion d’habitat participatif :

« ‘‘l’habitat participatif ? C’est pas rentable, ça marchera jamais, c’est un truc de bobos ça encore !’’ déclaration d’un directeur de coopérative HLM, début du XXIe siècle. »

Autre définition remarquable : celle du mot « copropriétaire » :

« COPROPRIÉTAIRE : nom masculin parfois féminin aussi [kou-yon]

Déf : Locataire qui, dans l’illusion d’une réussite sociale relative, condamne sa famille à maints tourments et tracasseries en acquérant le vide à l’intérieur des murs qui l’entourent.
Syn : propriétaire, bourgeois(e), riche, voleur(euse)…
Ex : Si la propriété c’est un vol, la copropriété c’est un vol réflexif (sagesse populaire) »

Enfin, la plus drôle des définitions :

« EXPERT(E) (de l’habitat participatif) : nom commun [chi-heur/chi-heuz]
Déf : Nom donné à des gens qui sous prétexte de se faire du pognon sur le dos de l’habitat participatif viennent t’expliquer avec des mots que tu ne comprends pas (pour être sûrs de ne pas être contredits) comment tu dois vivre. N’ont en général jamais passé plus d’une petite semaine dans un habitat participatif, mais en ont beaucoup parlé ici ou là… Ont parfois fait des études, mais de quoi ? Le mystère reste entier ! Ils sont à l’habitat participatif ce que les poux et le coiffeur sont aux cheveux : des parasites.
Syn : accompagnateur, initiateur de projets, parasite, beau-parleur, emmerdeur, malfaisant…
Ex : ‘‘Règle n°12 : Enfermez les experts dans une salle avec un vidéo-projecteur et un powerpoint, fermez bien la salle à clé, et allez boire un coup, vous gagnerez du temps.’’ in, Bréviaire du projet d’Habitat Participatif, Éditions sociales, Paris, Janvier 2013 »
Voilà qui est bien envoyé !

Les acteurs du groupe Habitat différent ont donc expérimenté depuis 30 ans ce que pourrait être une copropriété plus participative, même si, au plan juridique, il y a encore beaucoup à faire pour rendre plus solide les expérimentations tentées.

Les mutations du droit de la copropriété avec services depuis la loi du 28 décembre 2015 (n° 2015-1776) implique un véritable défi pour pérenniser de manière conforme à la loi et à la Constitution l’action collective dans des ensembles immobiliers de ce type.

L’adhésion à une association de la loi de 1901 rendue obligatoire par un règlement de copropriété paraît, avouons-le, contestable au plan du principe de la liberté d’association, qui a valeur constitutionnelle (Conseil constitutionnel, décision n° 71-44 DC du 16 juillet 1971).

Par contre, il est possible d’imaginer qu’un décret permette la prise en charge de l’animation d’une démarche citoyenne (article L 200-1 du Code de la Construction et de l’Habitation) dans le cadre d’un service spécifique non susceptible d’être individualisé. Cela serait conforme à l’article 41-1 de la loi du 10 juillet 1965.

Ce service pourrait alors être confié à une association dont la rétribution constituerait des charges de copropriété en application de l’article 10 de la loi du 10 juillet 1965 qui dispose, dans ses deux premiers alinéas : « Les copropriétaires sont tenus de participer aux charges entraînées par les services collectifs et les éléments d'équipement commun en fonction de l'utilité que ces services et éléments présentent à l'égard de chaque lot.
Ils sont tenus de participer aux charges relatives à la conservation, à l'entretien et à l'administration des parties communes proportionnellement aux valeurs relatives des parties privatives comprises dans leurs lots, telles que ces valeurs résultent des dispositions de l'article 5. ».

Ainsi, on pourrait pérenniser les magnifiques initiatives comme celle d’Habitat différent tout en respectant les principes constitutionnels applicables.

mardi 14 octobre 2014

Gemeinschaft und Gesellschaft par Ferdinand TÖNNIES

Gemeinschaft und Gesellschaft de Ferdinand TÖNNIES est un ouvrage majeur paru en 1887 qui a marqué la sociologie naissante (Community and Civil Society, 2001, Cambridge University Press, Cambridge, Royaume Uni, édité par Jose HARRIS et traduit par Marguaret HOLLIS, 266 p.).




L’argument principal de Ferdinand TÖNNIES, un auteur allemand, fut la promotion des groupes communautaires traditionnels. Dans le cadre de ces derniers, selon ce sociologue, l’union des volontés était perçue comme naturelle par les membres (voir p. 186). Une organisation basée sur ce principe était appelée par TÖNNIES : Gemeinschaft. Elle était vue comme découlant d’un état naturel ou originel de la vie commune (p. 22). Ce qui marquait ce mode d’action collective était donc le fait que chacun jugeait que ce qu’il avait à y faire relevait de l’évidence. Tout membre y considérait instinctivement que ses propres intérêts étaient en parfaite harmonie avec ceux du groupe.

A l’opposé, les groupes artificiels (p. 179) où les membres étaient contraints par la volonté arbitraire d’un pouvoir unificateur (p. 186) relevaient d’une organisation dénommée par TÖNNIES : Gesellschaft. On notera que ce terme allemand définit aujourd’hui une société en général. Dans le mode de fonctionnement décrit à ce titre par TÖNNIES, les échanges avec les autres étaient basés sur le contrat (p. 58). Toutefois, du fait d’une défiance que chacun éprouve à l’égard de l’autre, on essayait de tromper son prochain et l’on redoutait d’être trompé par lui (p. 52). Le monde de la Gesellschaft était celui des marchands et des usuriers (p. 70).

La propriété privée absolue (et indifférente aux autres) relève de ce dernier système (p. 221) tout comme la consommation guidée par le plaisir (p. 256) et le dirigisme étatique visant à protéger par la force des contrats dont la conclusion repose sur la tromperie ou la contrainte économique (p. 247).

TÖNNIES considérait clairement que la Gemeinschaft correspondait à un idéal qu’il fallait retrouver, alors que la Gesellschaft conduisait au désastre (p. 256). Toute l’histoire du monde pouvait se résumer à l’opposition entre ces deux tendances selon TÖNNIES (pp. 260-261).

Toutefois, TÖNNIES n’était pas naïf et n’oubliait pas que la volonté calculatrice n’est pas forcément étrangère à la volonté perçue comme naturelle (p. 116). Ce qui relève de l’évidence pour un agent social peut aussi correspondre à ce qu’il estime être son intérêt bien compris. C’est d’ailleurs à ce moment-là que la force du modèle de la Gemeinschaft se manifeste le plus.

Max WEBER ne dit pas autre chose, dans le célèbre ouvrage paru en 1921 intitulé Wirtschaft und Gesellschaft (Economie et Société, 1/ Les catégories de la sociologie, édition originale Plon 1971, Pocket 1995, Paris, 411 p., et 2/ L’organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l’économie, édition originale Plon 1971, Pocket 1995, 425 p.)

Dans l’idéal, la Vergemeinschaftung, la constitution de communautés où les volontés des membres sont parfaitement harmonisées, est l’antithèse absolue de la lutte entre agents sociaux. Dans les faits, essayer de construire un groupe relevant de la Gemeinschaft peut-être le meilleur moyen de lutter pour imposer sa propre volonté aux autres agents sans qu’ils ne s’en rendent compte, et en permettant ainsi qu’ils y adhèrent spontanément. C’est donc une forme de lutte « moins brutale » (p. 80).

L’opposition entre copropriété et habitat participatif recouvre exactement ces débats.

La copropriété est la manifestation la plus flamboyante de la Gesellschaft, selon TÖNNIES. Elle a été fondée en 1965 sur l’idée d’attirer dans des structures collectives les ménages en leur promettant la propriété individuelle des appartements, sans trop insister sur le poids de l’organisation collective (voir Droits et construction sociale, n° 41, 09 juin 2014, pp. 6 à 9). On repère bien là l’intention de lier les autres dans un contrat où ils seront subrepticement contraints d’accepter un cadre dont ils découvriront la lourdeur ultérieurement, d’autant que ce cadre évolue négativement.

Ce type de déception génère naturellement de la défiance et une crispation des relations entre membres du groupe, d’où la nécessité pour l’Etat d’intervenir toujours plus pour aggraver de manière imprévisible le poids du statut de la copropriété. Ainsi s’explique l’accentuation du pouvoir de contrainte des majorités. De la même manière, c’est cela qui motive la mutation incessante des normes (voir l’excellente analyse de Christian ATIAS, « Il est confirmé que les politiques du logement et de l’urbanisme inspirent la conception de la copropriété », Informations Rapides de la Copropriété, n° 602, octobre 2014, pp. 6 et 7)

L’habitat participatif, à l’opposé, constituerait, selon ses partisans, et notamment Cécile DUFLOT, un habitat choisi, par opposition à un habitat subi (http://www.dailymotion.com/video/xvbfkf_rencontres-nationales-de-l-habitat-participatif-message-de-cecile-duflot_news).

C’est donc clairement l’idée d’une forme de Vergemeinschaftung qui est sous-jacente au processus de l’habitat participatif. Le législateur de la loi ALUR a rêvé de constituer des groupes où la dimension collective soit vécue instinctivement comme positive.

Toutefois, en refusant de se positionner tant par rapport aux écrits de TÖNNIES que par rapport à ceux de Max WEBER, le législateur a pris un risque. Alors que les parlementaires rêvaient de reprendre par ce biais le contrôle d’une population qui lui échappe, il se retrouve à prôner une démarche qui constitue une remise en cause cinglante du système existant.

Un groupe relevant du concept de Gemeinschaft ne tombe pas du ciel. Certes, il conduit les participants à faire des sacrifices, même quand ils ne les avaient pas anticipés. Toutefois, jouer avec ce concept revient à prôner la constitution de communautés identitaires où, certes, les membres sont prêts à sacrifier leurs intérêts immédiats, mais où ils aspirent avant tout à la continuité du groupe reposant sur une identité collective, une culture commune.

La survie du groupe a une valeur en elle-même et c’est cela qui motive l’investissement, mais ce n’est certainement pas une bonne nouvelle pour le pouvoir politique qui doit, lui aussi, se soumettre à l’identité culturelle concernée s’il ne souhaite pas perdre toute légitimité. Une telle approche est à l’opposé tant du consumérisme que des conceptions classiques de l’interventionnisme étatique, de l’égalité républicaine et du refus des discriminations. Parler de Gemeinschaft implique toujours une discrimination radicale entre ceux qui acceptent la discipline sacrificielle pour maintenir un mode de fonctionnement collectif sain et ceux qui relèvent de la société trompeuse, consumériste et despotique.

Le législateur de la loi ALUR aurait mieux fait de se poser ces questions en amont. Toutefois, cela impliquait d’accorder du crédit à des auteurs ayant beaucoup travaillé, et de manière sérieuse, sur ces sujets. On pense, notamment, au groupe de recherche ALTERPROP (http://alter-prop.crevilles-dev.org/), au groupe E2=HP2 (http://eco-sol-brest.net/Le-financement-de-l-habitat.html) Dans une perspective de lutte des places, ceux qui se situent dans une dynamique d’appareil ont convaincu les parlementaires de pratiquer plutôt une forme d’autisme.

Certes, on a prétendu consulter les chercheurs sérieux et les militants qui souhaitent réellement construire la concorde sociale. Pour autant, on ne les a pas vraiment écoutés. Le refus de faire le bilan des expériences passées dans l’étude d’impact de la loi ALUR est caractéristique de cette stratégie, alors même que les militants sincères de l’habitat participatif sont prêts à un débat public sur ce point et qu’ils font beaucoup d’efforts pour rester déférents et positifs (http://habitatparticipatif-paca.net/index.php/2-non-categorise/47-compte-rendu-des-journees-nationales-de-l-habitat-participatif-21-juin-2014).

En fait, les prisonniers des dynamiques d’appareil veulent se constituer un statut à tout prix pour en jouir sans entraves sans se soucier du reste du monde, exactement dans la perspective de ce que dénonçait TÖNNIES. Ces promoteurs de modèles statutaires rigides souhaitent y attirer la population afin de l’y piéger. Ensuite, les cadres statutaires pourront évoluer négativement sous la direction d’autorités pas forcément bienveillantes. Une fois de plus, les populations seront déçues. Une fois de plus, les impératifs liés aux réalités seront ignorés.

Voilà pourquoi les statuts sont des pièges. D’abord, ils nuisent à ceux qui doivent en assumer le coût. Ensuite, ils condamnent à l’inadaptation ceux qui s’emprisonnant dans l’esprit de rente.

Souhaitons que les militants sincères de l’habitat participatif puissent échapper à ce piège-là. Souhaitons surtout que, si des dynamiques d’appareil continuent à être à l’œuvre, elles n’entraînent pas dans leur discrédit les défenseurs sincères des alternatives novatrices.

Enfin, beaucoup souhaiteraient une conception œcuménique, voire bon enfant, de la dynamique de l’habitat participatif, en mettant la poussière sous le tapi. Cela peut se comprendre dans une perspective d’acquisition de la notoriété à tout prix. Qu’ils sachent, néanmoins, qu’ils finiront toujours par éternuer. En effet, la population visée, c’est-à-dire les déçus du système actuel, constitue justement le groupe des personnes les plus promptes à soulever les tapis pour voir ce qu’il y a dessous.


Donner une image lisse à n’importe quel prix ne conduit nulle part lorsque ladite image est problématique. Dès maintenant, des adversaires de la dynamique de l’habitat participatif posent de dures questions sur la tendance au sectarisme et à l’élitisme. Un jour ou l’autre, il faudra bien y répondre.

lundi 22 septembre 2014

Les défricheurs d’Eric DUPIN

Un livre remarquable vient de paraître il y a dix jours, dans cette rentrée décidément chargée.

Le journaliste indépendant Eric DUPIN (ayant travaillé pour l’Evènement du Jeudi, Marianne, Rue 89, le Figaro et Le Monde Diplomatique) a signé Les Défricheurs, voyage dans la France qui innove vraiment, La Découverte, Cahiers libres, 278 p., 2014, Paris




L’introduction est disponible en ligne (http://ericdupin.blogs.com/ld/).

Cet ouvrage a reçu l’approbation d’un militant d’EELV sur le site de ce parti (http://eelv.fr/2014/09/11/bifurquer-defricher-et-apres/).

On notera qu’Eric DUPIN a été un proche du CERES (animé par des alliés de Jean-Pierre CHEVÈNEMENT) alors que Christophe GUILLUY est aujourd’hui un compagnon de route de l’ancien maire de Belfort. Pourtant, Eric DUPIN ne partage pas les mêmes positions que Christophe GUILLUY.

Eric DUPIN s’intéresse aux 17 % de Français (selon un sondage, voir Les Défricheurs p. 9) « privilégiant la coopération sur la compétition, l’être sur le paraître, la connaissance de soi sur la domination des autres ».

Eric DUPIN appelle ces Français les « créatifs culturels » selon une expression d’Yves MICHEL, maire divers-gauche d’Eourres dans les Hautes-Alpes (Les Défricheurs, p. 262).

Pourtant, c’est bel et bien un livre sur les coopérateurs en tant qu’ils souhaitent construire une société alternative dont il s’agit.

Le souhait de ces innovateurs contemporains est conforme aux projets de John BELLERS au XVIIe siècle et Robert OWEN au XIXe siècle, que, certes, Eric DUPIN ne cite pas, car il se consacre uniquement aux acteurs de notre temps.

L’ouvrage est une succession de portraits et rend compte de nombreux entretiens. L’axe choisi est résolument journalistique et n’inclut ni une analyse historique référencée, ni une étude juridique étayée des concepts maniés. L’abondante littérature sociologique disponible n’est pas évoquée.

Qu’importe car le propos est toujours intéressant et la réflexion pleine de bon sens. Chacun sera libre d’approfondir le sujet ultérieurement.

D’abord, Eric DUPIN rompt avec le pessimisme ambiant en montrant le dynamisme et la diversité de cette France qui veut construire une alternative à l’hyper-individualisme, au présentéisme et au relativisme (Les Défricheurs, p. 223).

Avec raison, Eric DUPIN montre le poids des penseurs de la décroissance, (Les Défricheurs, pp. 225 à 233), d’EELV (Les Défricheurs, pp. 41, 43, 59, 240 notamment), des anciens du PSU (Les Défricheurs, pp. 55 et 155 notamment) et de la mouvance anarchiste (Les Défricheurs, p. 79) dans ces approches mais montre aussi qu’elles concernent des entrepreneurs bon teint qui sont heureux de se libérer de la pression des actionnaires (Les Défricheurs, p. 201).

On notera le succès de l’entreprise ACOME, 1400 salariés, qui existe sous la forme coopérative depuis 82 ans et de SOPELEC, 2300 salariés, fondée il y a 41 ans, même si cette dernière s’inscrit désormais dans une stratégie de groupe pas forcément intégralement coopérative (Les Défricheurs, p. 187).

Eric DUPIN a le mérite de montrer que le modèle de vie coopératif, et c’est le cœur du sujet, ne relève pas seulement du rêve mais peut fonctionner au plan économique.

Eric DUPIN est enthousiaste, notamment concernant l’habitat participatif qu’il estime peu développé par rapport à la Suisse et l’Europe du nord (Les Défricheurs, p. 156). On note, avec plaisir, les propos de Pierre-Yves JAN (PARASOL à Rennes, http://www.hg-rennes.org/) qui insiste sur le fait que l’on ne peut réussir seul dans ces démarches et sur l’importance qu’il y a à croiser les regards. C’est le principe du regard croisé sur lequel insiste le présent blog depuis sa création concernant l’identité coopérative.

Enfin, l’auteur a la sagesse de montrer le talon d’Achille de ces dynamiques, à savoir une tendance à l’élitisme (Les Défricheurs, pp. 59, 177 et 267), la tentation du repli par rapport à une société perçue comme hostile (Les Défricheurs, p. 269) et l’invisibilité qui en découle (Les Défricheurs, p. 13).

La vision un peu catastrophiste qu'ont ces coopérateurs alternatifs sur la société leur donne parfois une image sectaire (Les Défricheurs, p. 32). A ce propos, Eric DUPIN a raison de dire qu’il n’est pas sain de compter sur l’effondrement de notre univers contemporain car un désastre social a souvent des effets régressifs et favorise l’avènement d’un pouvoir autoritaire (Les Défricheurs, p. 271).

En conclusion, sans verser dans l’idéalisme niais (Les Défricheurs, p. 158), l’ouvrage souligne le caractère insuffisant des appels au progrès fondés sur la promesse de croissance et le rêve d’une société idéale (Les Défricheurs, p. 273).

La seule petite réserve que l’on peut avoir concerne la reprise de propos parfois assez piquants des membres de la mouvance alternative les uns contre les autres. Les journalistes sont toujours friands de ce genre d’échanges. On espère que ces phrases seront bien assumées par ceux auxquelles elles sont attribuées.

Néanmoins, là n’est pas l’essentiel. Eric DUPIN nous dresse un portrait stimulant d’une France qui souhaite innover tout en restant réaliste, notamment concernant la crise de la participation dans les sociétés coopératives (Les Défricheurs, p. 187). Merci à lui pour ce bel effort.

A nous tous de relever le défi, et de conduire la France périphérique, qui se sent marginalisée par le système, à comprendre qu’elle dispose d’une véritable alternative !

Le chemin sera difficile, car les bénéficiaires du système actuel ne se laisseront pas faire. L’habitat alternatif, ainsi, rencontre des résistances car il bouscule les intérêts bien compris et les habitudes établies. Comme le dit Eric DUPIN, « cette société doit être bien fragile pour se sentir menacée par quelques milliers de yourtes » (Les Défricheurs, p. 36).