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mardi 14 novembre 2017

Quel statut pour le syndic ‘‘bénévole’’ rétribué ?

Des pressions liberticides sur le gouvernement

Le 10 février 2015, le député Stéphane SAINT-ANDRÉ a demandé au gouvernement s’il ne serait pas opportun de fusionner les statuts des syndics professionnels et des syndics bénévoles.

Cet élu radical de gauche, successeur de Jacques MELLICK à la mairie de Béthune (ce dernier étant un ‘‘vétéran’’ de l’affaire TAPIE…), sous-entendait qu’il fallait imposer les mêmes obligations de formation et d’assurance aux syndics non professionnels qu’aux syndics professionnels.

Le gouvernement a répondu que cette fusion ne lui semblait pas opportune (Rép. Min. n° 73562 JOAN Q, 11 avr. 2017 p. 2973, Annales des Loyers, juin 2017, pp. 37-38).

On comprend le gouvernement de l’époque…

Lorsque des personnes sont copropriétaires, elles sont propriétaires ensemble d’un même bien. Interdire à l’une d’entre elles d’assurer la gestion, c’est comme interdire à un adulte de gérer son propre bien.

Ce serait une violation grossière de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui prévoit, dans son article 17, que : « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. ».

On rappelle aussi l’article 544 du Code civil qui dispose : « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. »

Le député Stéphane SAINT-ANDRÉ et ses amis syndics professionnels sont donc parfaitement d’accord pour faire payer les ménages en leur promettant qu’ils deviendront « propriétaires », tout en voulant les priver ensuite de leurs droits constitutionnellement reconnus, et notamment de celui de gérer leur propre bien.

Le gouvernement a fait preuve de sagesse en n’écoutant pas cette très mauvaise suggestion.

Une récidive, ou le retour des ‘‘oreilles’’ de syndics pros

Le lobby des syndics professionnels fait donc pression sur les élus dont il est proche pour tenter d’interdire la gestion non professionnelle.

Le présent blog l’avait évoqué.

En 2009, Rudy SALLES, un député médeciniste niçois, voulait ainsi empêcher la gestion non professionnelle pour les copropriétés de plus de 50 lots ou ayant un budget annuel de plus de 300 000 €. Les mandats de syndic non professionnel n’auraient été renouvelables qu’une fois et la détention d’un diplôme de droit immobilier ou de gestion aurait été obligatoire. Le syndic non professionnel aurait également dû avoir sa résidence principale dans la copropriété concernée (Bulletin de l’ARC, avril 2009, n° 84, p. 26).

Cette proposition était clairement liberticide, puisque le propriétaire d’un bien a le droit de le gérer comme il l’entend, d’habiter où il veut, et de ne pas être soumis à des conditions de diplômes pour gérer ses propres biens ! C’est d’autant plus drôle que, jusqu’à présent, il n’y avait pas de conditions de diplômes pour être salarié d’un syndic et donc gérer un portefeuille de plusieurs dizaines d’immeubles !

L’Association des Responsables de Copropriété avait lancé à ses adhérents : « De votre côté, n’hésitez pas à faire savoir à votre député que vous lui couperez les oreilles si d’aventure un jour ce projet venait à être débattu au Parlement et qu’il vote ‘‘pour’’. Les oreilles !!! » (« Les syndics bénévoles attaqués : l’ARC réagit », Bulletin de l’ARC, avril 2009, n° 84, p. 26).



Rudy SALLES, image de Nice Matin, les "oreilles" on vous dit...

Quand on connaît les tribulations de Jacques MEDECIN, les leçons de morale de ce député à l’encontre des syndics non professionnels étaient tout aussi difficiles à accepter que celles que donnaient Stéphane SAINT-ANDRÉ, successeur de Jacques MELLICK…

On ne peut que constater la facilité avec laquelle les syndics pros s’associent à ce genre de politiciens dignes d’être jetés dans le « basket of deplorables » de Hillary  CLINTON… C’est bien pour cela que les professionnels de l’immobilier sont radicalement inaptes à fournir les garanties que prône le présent blog.

L’agacement des syndics professionnels

Malgré ces méthodes épouvantables, le comportement des syndics professionnels peut s’expliquer.

Dans un décret n° 2015-342 du 26 mars 2015, un contrat type de syndic de copropriété a été promulgué. Dans son article 8, ce contrat type prévoit que le syndic non professionnel peut être rétribué.

Cela a pu surprendre les syndics professionnels qui s’en sont plaints en contestant la légalité de ce contrat type devant le Conseil d’Etat. Ce dernier leur a donné tort sur ce point (Jacques LAPORTE, Maurice FEFERMAN, « Le contrat type de syndic. Lorsque le Conseil d’État sanctionne le pouvoir réglementaire… » AJDI, janvier 2017, pp. 17 à 21).

Les syndics professionnels ont alors souhaité augmenter les contraintes qui pèsent sur les syndics non professionnels, car ils ressentent la présence de ces syndics dits ‘‘bénévoles’’ susceptibles d’être payés comme une concurrence déloyale.

Désormais, les syndics professionnels sont astreints à des impératifs de formation initiale et continue. Que des personnes susceptibles d’être payées puissent exercer sans être astreintes aux mêmes obligations est perçu comme une injustice.

Pourtant, la solution n’est certainement pas de restreindre les libertés publiques et de mettre sous tutelle les propriétaires de biens, sauf à bouleverser le marché. Imagine-t-on de soumettre les acquéreurs de lots de copropriété à une exigence de diplôme ? Si Rudy SALLES et Stéphane SAINT-ANDRÉ avaient été logiques, c’est ce qu’ils auraient réclamé.

Evidemment, les intervenants rétribués lors des ventes, agents immobiliers et notaires en tête, auraient été les premiers à hurler ! Si tous les acheteurs naïfs disparaissaient, ce serait une catastrophe pour les gens qui profitent du marché.

La vraie régulation par l’intelligence des acquéreurs

Les syndics non professionnels sont moins coûteux et présentent des garanties très supérieures quand on veut éviter le mélange des genres et les collusions avec divers prestataires intéressés.

Dans les petits immeubles et dans les endroits où le dégoût des promoteurs est à son comble, c’est largement la meilleure solution.

Néanmoins, les syndics non professionnels peuvent effectivement être incompétents, arrogants, prétentieux et ignares, comme des parvenus remplis de leur titre de propriétaires et se pavanant sans jamais justifier sérieusement leurs affirmations.

Pour l’éviter, multiplier les règles et les lois n’est pas nécessaire. Mieux vaut attirer l’attention des acheteurs sur des tests précis

Quand les syndics non professionnels, qui sont également des propriétaires, sauront que leur gestion sera évaluée selon des critères exigeants par les acheteurs, ils arrêteront de faire n’importe quoi.

Curieusement, ceux qui sont les premiers à comploter contre les syndics non professionnels ne s’appesantissent pas sur ces critères à développer pour prévenir les acheteurs…

En finir avec l’omerta

Face à certains pièges, les acquéreurs de biens immobiliers sont trop souvent confrontés au silence des professionnels rémunérés lors des ventes.

Des propagandes mal étayées incitent les ménages à devenir « propriétaires », alors que cela conduit parfois à la fragilisation de leur patrimoine.

Quant aux appels à l’implication des copropriétaires dans la gestion des immeubles, ils cachent fréquemment une forme d’élitisme.

Les syndics non professionnels consciencieux sont de moins en moins nombreux. Bien des citoyens soucieux de s’investir dans la gestion de leur immeuble doivent plutôt s’associer à des personnes déjà présentes sur place et ayant pris de mauvaises habitudes.

L’IGCHF (Institut des Garanties Citoyennes pour l’Habitat en France), a été créé afin d’initier un nouveau rapport au droit fondé non pas sur l’autoritarisme des notables mais sur une argumentation vérifiable. C’est le premier pas nécessaire pour échapper au mélange des genres où celui qui conseille a tout intérêt à mal conseiller celui qui l’écoute. Il s'est transformé depuis en l'association Les Garanties Citoyennes.

Pour briser la loi du silence, il faut donc donner des garanties. À cette fin, les opinions avancées doivent être fondées sur des références explicites au lieu d’être assénées de manière péremptoire par ceux qui profitent de l’aveuglement des acheteurs.

mardi 29 décembre 2015

Pierre LEGENDRE et le dualisme rentiers/pionniers

Ce blog a déjà utilisé le concept de lutte des places évoqué par Michel LUSSAULT en 2009 (http://bit.ly/1x93MJU).

Bien avant cela, et même dès 1968, le spécialiste de l’histoire de l’administration Pierre LEGENDRE parlait de « course aux places » pour décrire la fonction publique française.

Ce professeur de droit né en 1930  a enseigné en droit public au sein de l’Université Paris I et est souvent apparu comme un excentrique incompréhensible à nombre de ses collègues.

Bon connaisseur de l’histoire, du latin et du droit canon, il insiste sur la dualité romano-canonique. Cette dimension capitale de notre passé est mieux comprise par les historiens comme Patrick BOUCHERON que par certains juristes...


Grand amateur du Japon (son traducteur étant NISHITANI Osamu), Pierre LEGENDRE a également refusé de se laisser enfermer dans le contexte occidental.





Si Pierre LEGENDRE est si important pour la réflexion relative à la coopération en copropriété, c’est parce qu’il a eu raison très tôt en matière d’action publique et qu’il ne se berce pas d’illusions.

Bien entendu, il ne faut pas le prendre pour un prophète dont les paroles seraient soudainement survenues. Ses observations s’inscrivent dans une tradition historique très riche qui a commencé dès le XVIIe siècle. Même s’il ne le présenterait sans doute pas de cette manière, Pierre LEGENDRE est un lointain héritier de John BELLERS qui formulait dès 1696 des observations assez proches, avec une référence implicite au pape Grégoire le Grand (vers 540 – 604) (http://bit.ly/1HK1JQY).

A ce titre, il faut citer le magnifique texte qu’a rédigé Pierre LEGENDRE, Jouir du pouvoir. Traité de la bureaucratie patriote, Editions de Minuit, Paris, 1976, 275 p.

Mythe de l’administration efficace et culte du chef

Avec beaucoup de talent, Pierre LEGENDRE dénonce la phraséologie des bureaucrates qui oppriment la population en faisant croire à cette dernière qu’elle « participe » à la gestion de ses affaires :

« Si la psychanalyse peut avancer une chose, une seule chose, pour l’usage politique, c’est certainement ceci : nous avons prise sur notre aliénation. D’abord, en en parlant. Mais comment la parole pourrait-elle fonctionner, quand elle est serve d’une maîtrise jamais démentie ni même simplement repérée, de cette science des chefs fabuleuse ? D’ailleurs, qui parle, sinon les porteurs autorisés, les idoles savantes, de ce divin savoir répandu sur l’humanité ignorante ? En dernier lieu, dans les zones supérieures de la bureaucratie française, la nouvelle recette hiérarchique consiste à déclarer caduc tout pouvoir, au nom d’une théorie du sens puisée aux meilleures sources : le Pouvoir n’existe pas, puisque nous y sommes. La réforme centraliste consiste fondamentalement en ceci : changer les chefs méchants en chefs bons et généreux, opération qui ne suppose même plus la rotation des états-majors. Une telle doctrine fait marcher. Dans ces conditions, m’opposait un étudiant versé en ces sciences merveilleuses, vous niez la novation. Il voulait dire l’innovation, car novation il y a bel et bien, comme l’entendent les juristes pour expliquer la transfusion de la dette dans une autre obligation, mémorable doctrine de la reproduction empruntée à nos ancêtres les Romains. Autrement dit, la politique change de bocal ; se perpétue dès lors le système, l’intouchable organisation fondée par un discours. Ce n’est pas là parler, mais rabâcher. » (Jouir du pouvoir, p. 17).

Les prétentions à la réforme administrative consistent donc à croire que remplacer de « méchants » chefs par des « gentils » suffira…

Pierre LEGENDRE a bien raison d’ironiser.

Nationalisme, illusion et omniprésence des conflits d’intérêts

Le présent blog tire également la sonnette d’alarme quant aux conflits d’intérêts entre d’un côté la population précarisée (notamment en copropriété du fait de l’alourdissement des charges imposées par l’Etat) et, de l’autre côté, les rentiers qui composent l’administration, et cela malgré les propagandes hypocrites. Là encore, le propos de Pierre LEGENDRE est salutaire :

« Les cartes de la bureaucratie ne seront jamais sur la table, car les administrations sont aussi des lieux où tout le monde apprend à s’y mentir à l’aise » (Jouir du pouvoir, p. 18).

Pierre LEGENDRE a donc bien compris la dangerosité de la phraséologie nationaliste qui fait pendant au délire bureaucratique.

L’idée d’une unité artificielle de la nation pour dissimuler les conflits d’intérêts et les antagonismes sert à construire l’omnipotence de chefs nationalistes qui se veulent tout-puissants.

« Le délire de la vérité universelle est, en fait, l’articulation majeure du système signifiant de la garantie patriotique. Il n’est pas vrai que le peuple parlant français soit Un, il n’est pas vrai qu’il vive en paix. La vie sociale est un tissu de drames sans fin, d’oppositions sans remède sinon celui d’une guerre civile tantôt froide et tantôt chaude, de sacrifices humains en tous genres, en un mot de différences absolument tragiques entre ceux qui jouissent et ceux qui dans le texte ont aussi leur place, bien qu’ils jouissent à la manière inverse de celle des chefs. » (Jouir du pouvoir, p. 66).

Dès lors, les nationalistes sont toujours un peu des bouffons. « Le nationalisme, il n’y a qu’une façon d’en parler, pour forcer le discours et pour en faire passer la maudite formule, c’est d’en rire. » (Jouir du pouvoir, p. 85).

Le poids des sacrifices

L’Etat centralisateur est ainsi une mécanique oppressive, notamment dans sa dimension fiscale, puisqu’il sert une caste de privilégiés alliée à des courtisans menteurs.

« La méconnaissance du caractère persécutif de l’organisation centraliste est encore de nos jours un indice non négligeable du classicisme dans l’effort de repérage théorique, cet effort fût-il apparemment cassant avec les traditions de ce système ultra-conservateur. La persécution procède avant tout, en ses manifestations bureaucratiques, d’un amour insensé dirigé vers l’idéal de la Loi incarné par les chefs innocents. » (Jouir du pouvoir, p. 215).

Les délires technocratiques arrogants de la loi ALUR en 2014 étaient anticipés par Pierre LEGENDRE dès 1976.

Pierre LEGENDRE a donc compris parfaitement l’injustice des charges fiscales. Or, cette question domine le monde de la copropriété, puisque ce dernier constitue un système fiscal camouflé et injuste.

« Au fond, l’impôt moderne, quoi qu’en disent les propagandes, représente un perfectionnement de ce que les juristes latins du Moyen Âge appelaient exactio, formule vulgairement retranscrite en exaction » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Pierre LEGENDRE a donc parfaitement compris la notion de fracture sacrificielle, car « un sacrifice, surtout d’argent, représente davantage que la chose ou les sommes sacrifiées » (Jouir du pouvoir, p. 230).

Participation, piège à pigeons

Dès lors, il fustige la logorrhée participative quand elle n’est qu’une tromperie inventée par des réseaux technocratiques pour abuser la population et lui imposer l’obéissance. Participation, innovation, réforme, ce sont là des « révolutions-pour-rire » et des « simulacres de destruction de l’Etat méchant et centralisateur » (Jouir du pouvoir, pp. 149-150).

La participation prônée par les technocrates est donc, le plus souvent, un piège à pigeons car ils ne veulent à aucun prix d’une irruption de la population dans l’évaluation des privilèges.

« Un monde dans lequel chacun penserait par soi-même, c’est-à-dire d’une façon critique en dehors des normes grossièrement assénées par les propagandes, serait tenu pour invivable et son coût financier deviendrait prohibitif, au regard de l’aménagement technocratique. C’est ce que pense à haute voix, non sans rappel d’expérience, dans les hauts-lieux de l’organisation, là où les quiproquos de la gestion participative, de la participation, etc., sont le plus clairement perçus. Le problème institutionnel de la participation est avant tout le problème des bornes à poser aux contre-discours ayant pour cible le pouvoir sous toutes ses formes, afin d’en détourner l’effrayante menace, menace que personne ne peut contrôler, à commencer par bien des adversaires de l’Etat centraliste, fascinés à leur tour par la rhétorique terrorisante où s’exprime communément le centralisme. » (Jouir du pouvoir, p. 73).

Derrière la malveillance bureaucratique à l’égard des citoyens autonomes se cache la volonté de multiplier les rentes de situation.

Les Français, tous fonctionnaires ?

Reprenant un vieux slogan publicitaire, Pierre LEGENDRE lance son fameux : « les Anglais tous actionnaires, les Allemands tous factionnaires, les Français tous fonctionnaires » (Pierre LEGENDRE, Trésor historique de l’Etat en France. L’Administration classique, Fayard, Paris, 1992, 638 p. et notamment p. 454 pour la citation).

Ce slogan fut utilisé par la Maison des Abeilles, une manufacture de vêtements de Fécamp, en sachant que Pierre LEGENDRE est originaire de Normandie…





A la même page 454 du Trésor historique de l’Etat en France, Pierre LEGENDRE explique qu’en 1839, il y avait 1 fonctionnaire pour 261 habitants et 1 pour 54 en 1914.

Aujourd’hui, il y en a 5,6 millions, soit un pour 12 habitants…

Dans le même temps, alors que l’on est passé de 35 millions à 66 millions d’habitants en France, le nombre de magistrats n’a pas varié, avec la surcharge de travail que cela implique… Quant aux militaires, ils sont toujours plus nombreux à être précarisés.

Ainsi, des rentes à vie, pour les fonctionnaires qui s’occupent de propagande à coup de deniers publics, il y en a. Pas besoin de faire des économies à ce niveau.

Par contre, pour les soldats et les magistrats, il n’y a pas de moyens pour créer des rentes supplémentaires, au nom des économies, paraît-il...

Dualisme et tentation de la fuite pionnière

Malgré tout, la tentation simpliste du rejet radical de la rente serait dangereuse.

Le dépassement des scléroses de l’Etat par une utopie simpliste, c’est le risque permanent auquel est exposé l’Europe.

Le culte du pionnier qui échappe aux impasses des privilèges pour créer ailleurs un monde nouveau pose aussi problème, mais ce n’est pas un hasard s’il hante l’Occident.

D’un côté, les Etats européens sont les héritiers de l’empereur byzantin Justinien qui, en 533, a compilé le droit romain et a eu la prétention de soumettre le monde méditerranéen à son administration (Pierre LEGENDRE Leçons IX L’autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique. Etude sur l’architecture dogmatique des sociétés, Fayard, 2009, 539 p., et notamment p. 33).

Byzance s’est épuisée dans ce projet, et notamment dans ses luttes pour reconquérir l’Italie, ce qui explique le succès de la conquête arabe quelques décennies plus tard.

De l’autre, l’Eglise catholique a, elle aussi, tenté d’établir un système de droit qui, lui, ne se souciait pas des frontières et aspirait à construire une société idéale. C’était le canon (kanôn , du grec ancien κανών, le roseau, le fléau de la balance), ensemble de règles sous contrôle pontifical (Leçons IX, p. 41).

Dès lors, une confrontation permanente se niche dans l’esprit des Occidentaux. D’un côté, la pesanteur d’un système de droit hérité du monde romain est omniprésente, que l’on s’en accoutume par bassesse ou que l’on en éprouve de la nostalgie. D’un autre côté, chacun est nostalgique d’un législateur suprême écrivant sous la dictée divine (Leçons IX, pp. 74-75).

Même pour nous, cette leçon est importante. L’idéal coopératif ressemble furieusement à un nouveau droit canon. L’action participative décrite par l’Alliance Coopérative Internationale (ACI) pourrait servir de nouvel idéal pour des pionniers soucieux de s’extraire des pesanteurs de la société.

Certes, confronter le droit de l’ACI à celui des Etats est intéressant.

Toutefois, glisser dans l’illusion que l’on peut échapper à ses propres tentations nationales en se réfugiant derrière les principes de l’ACI serait une grave erreur.

Croire que l’on peut fuir ses responsabilités collectives en fondant son monde nouveau tout seul dans son coin serait également une erreur.

Pierre LEGENDRE ne prône ni l’un, ni l’autre et nous met en garde contre l’illusion de vouloir faire du passé table rase. C’est tout l’intérêt de son œuvre.

vendredi 19 septembre 2014

Fractures françaises de Christophe GUILLUY

Le journal Libération a consacré sa Une ainsi qu’un dossier de 5 pages à Christophe GUILLUY le 17 septembre 2014 pour la sortie de son nouveau livre, La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion).

Cet auteur, qui se réclame de la gauche mais se présente comme un « lonesome cowboy », dit, selon Libération, avoir été longtemps partisan d’Arlette LAGUILLER. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis. Et visiblement, Christophe GUILLUY n’est pas un imbécile.

L'idée principale de cet auteur a été posée par son célèbre livre Fractures françaises (Champs Essais, Flammarion, 2013, édition originale 2010, Paris, 186 p.). 




Le présent blog a pu être ressenti par certains comme reprenant les thèses de Christophe GUILLUY. En ces temps où ce dernier occupe à nouveau les premières pages des journaux, il est nécessaire d’apporter certaines précisions en rendant compte de cet ouvrage.

Les points communs entre les idées véhiculées ici et celles de Christophe GUILLUY sont au nombre de trois :

1/ L’idée que certaines catégories de la population sont éloignées pour éviter qu’elles n’expriment leur mécontentement là où des protestations pourraient gêner. Pour camoufler ces conflits d’intérêts et autres violences sociales, il est pratiqué un faux consensus (Fractures françaises, p. 9)

2/ Le rejet de l’hypocrisie moraliste. Beaucoup souhaitent imposer aux autres des règles qu’ils ne respectent pas eux-mêmes. Ainsi, divers acteurs veulent se donner bonne conscience et nuire à ceux qui pourraient leur faire concurrence (Fractures françaises, pp. 102 et 142 à 148)

3/ On peut constater que des populations marginalisées parviennent à faire émerger une alternative aux difficultés du moment en construisant une contre-culture qui s’écrit en dehors de la classe politique (Fractures françaises, pp. 180-181) basée sur un plus fort ancrage territorial (Fractures françaises, pp. 153-154)

Christophe GUILLUY a un sens de la formule évident et s’exprime de manière claire. Le constat, par exemple, du fait que les mouvements sociaux les plus importants impliquent des personnes protégées des effets de la mondialisation et liées aux autorités publiques est pertinent (Fractures françaises, p. 88).

Toutefois, il aime s’en prendre à des groupes en bloc sans toujours beaucoup de nuances, d’où des diatribes contre les bobos que, manifestement, il n’apprécie pas (Fractures françaises, p. 145 sur Boboland, et p. 95 sur le ‘‘bobo explorateur’’ opérant une violente conquête patrimoniale des quartiers métropolitains antérieurement populaires). La dénonciation légitime des violences sociales et des vraies précarités tourne parfois au misérabilisme (notamment à propos des salariés du privé menacés par les délocalisations, voir Fractures françaises, pp. 81 et 114 à 115).

L’ouvrage, au fond, s’inscrit dans un refus de l’action collective équilibrée et fondée sur un respect des participants auxquels il convient de donner des garanties objectives. C’est surtout en cela que Christophe GUILLUY s’oppose au LGOC.

Les principes énoncés sur ce blog pour une coopération authentique (vérification, intermédiation, réciprocité, regard croisé, rotation) sont donc refusés par cet auteur, ce qui n’est pas sans conséquence sur le climat délétère qui règne dans le débat public français. Christophe GUILLUY enferme les populations dont il se dit proche dans le désespoir et l’impuissance.

1/ Refus de la vérification

Christophe GUILLUY nage constamment dans la généralisation abusive, avec des formules qui frôlent le ridicule tellement elles sont excessives, le tout sans jamais citer ses références. Si ses lecteurs l’imitent dans un tel sectarisme, ils ne devront pas s’étonner de ne pouvoir s’associer aux autres.

Ainsi, l’auteur accable les sociologues et leur attention excessive quant aux banlieues sans citer aucune source (p. 21).

De la même manière, il fustige les opérations fortes menées par la police dans les quartiers difficiles en prétendant qu’elles « ne servent strictement à rien » d’après « tous les criminologues », sans citation, là encore (p. 28). Espérons qu’il a lu « tous » les criminologues…

On peut aussi noter l’affirmation péremptoire selon laquelle en 2007 le vote Ségolène ROYAL était celui des quartiers aux populations d’origine étrangère alors que le vote Nicolas SARKOZY aurait été antimondialiste et anti-immigré (p. 174). En effet, il doit y avoir beaucoup d’étrangers à Melle en Poitou et beaucoup d’antimondialistes à Neuilly… Une fois encore, aucune référence n’est donnée.

Enfin, Christophe GUILLUY cite PUTNAM de manière naïve et manichéenne en prétendant que cet auteur démontre combien les personnes qui vivent dans des quartiers composites au plan ethnique ont tendance à se retirer de la vie sociale par défiance à l’égard des autres (pp. 128-129). Le bulletin du LGOC n° 20 (26 novembre 2012, p. 3 pour la bibliographie) a montré qu’il ne convient pas d’avoir une vision aussi simpliste de la théorie de la constriction, car des identités communes peuvent toujours être construites et la diversité des origines sur un espace n’implique pas forcément une juxtaposition angoissante de populations vivant dans la méfiance.

2/ Le refus de l’intermédiation

En fait, cette absence de rigueur méthodologique est assumée. Christophe GUILLUY verse volontairement dans la provocation pour donner plus de retentissement à ses thèses, quitte à fustiger des personnes dont lui et ses lecteurs profitent. Quand on vit dans une même société que les autres et que l’on consomme ce qu’ils produisent, il faut savoir les respecter, quitte à leur permettre de s’organiser pour échanger avec eux sur les désaccords légitimes qui peuvent survenir.

A l’inverse, la captation violente exercée sur des individus sur fond de diabolisation du groupe d’appartenance auquel ils sont assignés représente une violence illégitime, d’où l’importance des intermédiaires pour protéger les individus dans une société de récrimination consumériste. Christophe GUILLUY ne voit pas les choses sous cet angle, et expose tout particulièrement les « minorités visibles » à la violence captatrice en les stigmatisant.

En effet, il oppose une France périphérique peuplée par une majorité invisible (pp. 107 à 125) à une France métropolitaine favorable à la mondialisation et reposant sur l’alliance entre la bourgeoisie bohème et les populations d’origine étrangère (pp. 98-99). Cette France métropolitaine rejette violemment les catégories populaires issues de la majorité invisible (p. 95). La coalition entre bohèmes et étrangers est censée prospérer grâce à la montée d’une insécurité physique, économique et culturelle infligée à la majorité invisible.

Christophe GUILLUY va plus loin, en se faisant l’apôtre d’une idéologie bien particulière, avec des formules accablantes (« Comment je suis devenu Blanc », p. 65) sur fond de déploration douteuse quant à une immigration qui ne serait plus maîtrisée (sans aucune étude sérieuse pour le démontrer si ce n’est des citations de Michèle TRIBALAT, dont on espère qu’elle est heureuse de cette récupération…) (p. 61).

L’angoisse concernant la substitution de la population (p. 68) et la peur de voir la France ressembler à la Réunion du fait de la montée de l’immigration venue d’Afrique (p. 59) s’ajoutent au lien péremptoire effectué entre délinquance et immigration (p. 49) sur fond de dénonciation d’une insécurité généralisée (p. 52) et des violences anti-Blancs (p. 166). Selon Christophe GUILLUY, les populations d’origine étrangère sont censées avoir bénéficié amplement des politiques urbaines (p. 87) qui servent à donner bonne conscience aux élites qui ne se penchent pas sur les malheurs des Blancs précarisés (p. 88). D’ailleurs, les couches supérieures maintiennent leur domination grâce aux couches populaires immigrées (p. 102) et à la pression à la baisse sur les salaires que ces populations d’origine étrangère permettent.

Bien évidemment, le Front National n’est pas du tout un parti fasciste (p. 173) pour cet auteur qui se garde bien de citer l’abondante littérature concernant ce mouvement politique.

Tout à son attitude iconoclaste, Christophe GUILLUY est fier d’avoir influencé Nicolas SARKOZY en 2012 et d’avoir été reçu par ce dernier. Suite aux commentaires que cette rencontre a suscitée, cet auteur réplique : « Ce jour-là, vu les réactions, j’aurais mieux fait de rencontrer Hitler » (Libération, 17 septembre 2014, p. 3, Cécile DAUMAS, « Guilluy, le Onfray de la géographie »). Cela se passe de commentaire…

Ainsi, il y a dans cet ouvrage un goût de l’affrontement verbal à l’encontre de catégories de personnes sans offrir à ces dernières la possibilité de débattre avec leurs opposants de manière civilisée grâce à des intermédiaires.

3/ Le refus de la réciprocité

Christophe GUILLUY verse également, et assez logiquement, dans la victimisation des malheureuses classes populaires de la majorité invisible (« lire ‘‘Blancs’’ » p. 148) chassées à la périphérie des centres urbains.

Le tableau tourne souvent aux sanglots du petit Blanc qui vit dans un habitat pavillonnaire méprisé par l’élite (pp. 123-124), est éloigné des zones économiques dynamiques (p. 109) et subit une forme d’assignation à résidence par la dévalorisation relative de son bien (p. 125). L’éloignement des territoires qui comptent (p. 98) induit une marginalisation au plan culturel (p. 105).

Tout ceci est lié à l’existence d’une coalition de méchants qui, de manière feutrée, imposent ces malheurs (p. 95) : « L’euphémisation de ce processus est emblématique d’une époque ‘‘libérale-libertaire’’ où le prédateur prend le plus souvent le visage de la tolérance et de l’empathie »

Les écologistes sont les symboles de cette évolution, comme le montre leur victoire de 2009 : « Les classes populaires et la question sociale étaient, et sont toujours, passées à la trappe. Ce spectacle indécent à un moment où le nombre de chômeurs explose préfigure peut-être l’avenir du champ politique : un combat en coton entre les tenants de la mondialisation libérale de gauche et les tenants de la mondialisation libérale de droite. Cette alliance objective entre libertarisme et libéralisme est aussi l’affaire d’une génération, celle des baby-boomers, une génération perdue dans le matérialisme et la confusion idéologique mais qui assume cette mondialisation »

L’ennemi est clairement identifié : ce sont les baby-boomers qui font du mal aux pauvres petits marginalisés de la France périphérique, pauvres au sens strict puisqu’il y a plus de misère dans le Cantal, en Corse ou dans l’Aude qu’en Seine-Saint-Denis (p. 117).

En bref, « du cœur de la ville industrielle aux périphéries périurbaines et rurales des métropoles mondialisées, les couches populaires apparaissent comme les grandes perdantes de la lutte des places » (p. 13). On notera, au passage, que Michel LUSSAULT, inventeur du concept de ‘‘lutte des places’’, et pourtant géographe comme Christophe GUILLUY, n’est pas cité.

Ce tableau pose problème puisqu’il définit des perdants un peu vite sans avoir évalué ce que chacun gagne ou perd dans l’équation sociale en fonction des efforts fournis.

Sur qui pèse l’effort d’adaptation à la modernité ? Qui en profite ? La France périphérique ne profite-t-elle pas aussi de la modernité ? Y contribue-t-elle autant qu’elle en profite ? Telles sont les questions que Christophe GUILLUY ne se pose pas, par peur de devoir y répondre…

4/ Le refus du regard croisé

Pour évaluer qui gagne quoi dans un échange civilisé, il est donc nécessaire d’opérer des vérifications et de disposer d’intermédiaires permettant de ne pas agresser ceux qui ont des intérêts différents. L’évaluation doit surtout être pluraliste, ce qui impose la prise en compte de la diversité des intérêts et non sa dissimulation.

A ce sujet, Christophe GUILLUY fait diversion. Les grands intérêts financiers, les notables, ainsi que tous les grands groupes qui profitent du consumérisme ne sont pas absents de la France périphérique. En fait, ils la dominent et l’utilisent pour asseoir leur domination sociale. La bourgeoisie bohème a bon dos. Quant aux écologistes, ils ne sont pas coupables de tous les maux.

En réalité, le discours sur les malheurs des classes moyennes précarisées est loin d’être absent du débat public et permet de consolider la domination exercée par certains acteurs qui veulent éliminer les contrepouvoirs et éviter toute évaluation pluraliste de leurs acquis.

Dire que TF1 est marginale serait assez osé. Prétendre que les propos lapidaires de Christophe GUILLUY lui-même n’ont pas d’influence serait manifestement inexact. La France périphérique devient l’univers dominant, et notamment pour l’attribution des deniers publics dans les infrastructures. La France périphérique est majoritaire électoralement (p. 13). Cela ne peut qu’avoir un effet sur le Parlement. En faisant de cette France périphérique une victime, Christophe GUILLUY veut surtout éviter tout débat sur le bilan au plan du bien commun de ces populations pavillonnaires.

5/ Le refus de la rotation

Tout ceci aboutit, assez paradoxalement, à une stigmatisation des populations de la France dite périphérique, décrites comme dépendantes des fonds publics (p. 97), assoiffées de protection (p. 180) et incapables de mobilité (p. 104), d’où un appel au protectionnisme (p. 185), à l’hostilité aux débats écologiques (p. 178) et à l’égoïsme national assumé (p. 9) : « A l’opposé des élites, la majorité des habitants des pays développés ne se réjouit que modérément de l’émergence d’une classe moyenne indienne ou chinoise. Elle constate au contraire que si les classes supérieures des pays développés et la classe moyenne chinoise ou indienne bénéficient de la mondialisation, leurs propres conditions de vie et de travail subissent une dégradation progressive. »

Les membres de la France périphérique sont donc voués, selon Christophe GUILLUY, à la passivité et seraient incapables de s’impliquer dans des actions où ils prendraient une position dirigeante à tour de rôle.

L’auteur se focalise trop sur la détention individuelle du patrimoine. Or, c’est un cadre de lecture inadapté pour analyser ce qui se passe en périphérie ainsi que les atouts dont disposent les habitants des espaces pavillonnaires. Malgré l’éloignement, le cadre de vie en France périurbaine peut être meilleur et la capacité à l’ouverture sur le monde supérieure à celle des Parisiens du fait de cet ancrage local rassurant qui permet d’aborder l’autre avec moins d’anxiété (http://www.laviedesidees.fr/Le-periurbain-France-du-repli.html).

L’intérêt de l’ouvrage est, néanmoins, qu’il illustre l’air du temps, à savoir une dédiabolisation du Front National sur fond de diabolisation des métropoles, antres de la mondialisation, avec stigmatisation des copropriétés qui s’y trouvent (p. 136), car elles sont perçue comme un lieu de durcissement du communautarisme utile à cette nomadisation croissante. Par opposition, pour Christophe GUILLUY, le pavillon est perçu comme favorisant l’ancrage local et doit être protégé, puisqu’il est le refuge d’une majorité invisible censée porter l’essence de la Nation.

Le coût environnemental prodigieux de cette approche est ignoré par cet auteur qui, il est vrai, on le répète, n’est pas membre d’EELV…

Tout le problème est que ce discours devient dominant et que la fascination pour le pavillon se renforce. Le défi, pour la coopération en copropriété, est de montrer que cette résignation à l’habitat dispersé et à l’étalement périurbain n’est pas une fatalité. En outre, il convient de démontrer que l’action collective est possible partout et qu’elle permet de recréer du lien, y compris entre ceux qui échangent entre eux au plan économique mais qui sont divisés par des conflits d’intérêts.