dimanche 15 novembre 2015

René GIRARD avait raison




Le 04 novembre 2015, René GIRARD nous a quittés.

Cet académicien français né en 1923 a marqué l’anthropologie théorique française, même s’il avait ses détracteurs.

L’essentiel de sa carrière s’est déroulé aux Etats-Unis, et notamment à Stanford en Californie, où il est décédé.

Même s’il a parfois été présenté comme un autodidacte, on notera qu’il fut élève de l’Ecole des Chartes.

Le présent blog ne pouvait que rendre hommage à ce penseur dont les idées ont fortement influencé la création de l’association LGOC, surtout dans les circonstances difficiles actuelles.

Trop souvent, l’apport des idées de René GIRARD a été minimisé au sein du monde intellectuel français, notamment parce que sa démarche a été présentée de manière tronquée.

En effet, on peut repérer 5 concepts très utiles qui sont mis en lumière dans l’œuvre de René GIRARD :

1/ Le désir mimétique

2/ La mauvaise conscience liée à la rivalité

3/ La crise sacrificielle

4/ Le dangereux pouvoir du sacré

5/ La solution du sort partagé

Trop souvent, les deux derniers points sont ignorés, ce qui explique les limites rencontrées par les chercheurs en les sciences humaines français.

1/ Le désir mimétique

René GIRARD définit le désir mimétique comme le « désir de ce que l’autre possède » (René GIRARD, Achever Clausewitz, entretiens avec Benoît CHANTRE, Carnets nord, Paris, 2007, p. 73)

Ce désir est lié à l’importance de l’imitation dans la vie humaine, et notamment dans l’apprentissage.

« Il n’y a rien ou presque, dans les comportements humains, qui ne soit appris, et tout apprentissage se ramène à l’imitation. Si les hommes, tout à coup, cessaient d’imiter, toutes les formes culturelles s’évanouiraient » (René GIRARD, Des Choses cachées depuis la fondation du monde, entretiens avec Jean-Michel OUGHOURLIAN et Guy LETORT, Bernard Grasset, Paris, 1978, p. 15)

Dès lors, la tentation d’imiter l’autre génère le désir mimétique.

« Si un individu voit un de ses congénères tendre la main vers un objet, il est aussitôt tenté d’imiter son geste » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 16).

Ce concept était assez simple à comprendre et pas vraiment novateur.

N’importe quel enfant a pu constater les affres de l’envie chez ses congénères.

2/ La mauvaise conscience liée à la rivalité

René GIRARD a aussi constaté que le désir d’avoir ce que l’autre possède génère une rivalité souvent refoulée mais bien réelle.

« Pour débrouiller l’écheveau du désir, il faut et il suffit d’admettre que tout commence par la rivalité pour l’objet. L’objet passe au rang d’objet disputé et de ce fait les convoitises qu’il éveille, de part et d’autre, s’avivent » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 319)

Cette rivalité est potentiellement dangereuse, car elle conduit à une escalade qui vise à l’élimination du rival.

« Le sujet qui ne peut pas décider par lui-même de l’objet qu’il doit désirer, s’appuie sur le désir d’un autre. Et il transforme automatiquement le désir modèle en un désir qui contrecarre le sien. Parce qu’il ne comprend pas le caractère automatique de la rivalité, l’imitateur fait bientôt du fait même d’être contrecarré, repoussé et rejeté, l’excitant majeur de son désir. Sous une forme ou sous une autre, il va incorporer toujours plus de violence à son désir. Reconnaître cette tendance, c’est reconnaître que le désir, à la limite, tend vers la mort, celle de l’autre, du modèle-obstacle, et celle du sujet lui-même » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 436)

Celui qui éprouve le désir mimétique est confusément conscient de la dangerosité de ce sentiment, ce qui le met mal à l’aise tout en accroissant sa détestation à l’égard de son adversaire.

Cette mauvaise conscience de celui qui éprouve le désir mimétique guette tout autant le pauvre que le riche, le maître que l’esclave.

Celui qui est positionné entre l’objet désiré et celui qui désire cet objet empêche donc un accès immédiat à l’objet désiré. Cette personne qui s’interfère et empêche l’immédiateté est appelée « médiateur » par René GIRARD.

« La maîtrise finit dans le masochisme mais l’esclavage y conduit plus directement encore. La victime de la médiation interne, rappelons-le, croit toujours deviner une intention hostile dans l’obstacle mécanique que lui oppose le désir de son médiateur. Cette victime s’indigne bruyamment mais elle croit mériter, au font d’elle-même, la punition qui lui est infligée. L’hostilité du médiateur paraît toujours un peu légitime car on se juge, par définition, inférieur à celui dont on copie le désir. » [René GIRARD, Mensonge romantique et vérité romanesque, Hachette, Paris, 2000 (édition originale en 1961), p. 204]

Les mandarins universitaires jaloux de leurs collègues, les rentiers agrippés à leurs privilèges et les notables malveillants inquiets pour leurs prébendes n’ont jamais pardonné René GIRARD pour avoir osé révéler cette vérité.

Tous, ils savent très bien ce qu’ils sont. On peut les comparer à ces voleurs de nourriture qui mangent si rapidement et en cachette après leur larcin qu’ils n’apprécient même plus le goût des mets dérobés.

Là encore, ce n’est pas forcément une trouvaille révolutionnaire mais le rappel de cette réalité donne un caractère rafraichissant à toutes les œuvres de René GIRARD.

3/ La crise sacrificielle

Comme les membres d’une société ne peuvent pas vivre perpétuellement dans le désir violent et la mauvaise conscience, il leur faut trouver des moyens pour supporter cette situation.

Les êtres humains sont dans une situation de double contrainte (double bind) (René GIRARD citant Gregory BATESON qui a mis en avant ce concept). D’un côté, ils désirent ce qu’a l’autre. De l’autre côté, ils s’en veulent de désirer ce que l’autre possède.

« Il y a, au niveau du désir, chez l’homme, une tendance mimétique qui vient du plus essentiel de lui-même, souvent reprise et fortifiée par les voix du dehors. L’homme ne peut pas obéir à l’impératif ‘‘imite-moi’’ qui retentit partout, sans se voir renvoyé presque aussitôt à un ‘‘ne m’imite pas’’ inexplicable qui va le plonger dans le désespoir et faire de lui l’esclave d’un bourreau le plus souvent involontaire. » (René GIRARD, La Violence et le sacré, Grasset, Paris, 1995, édition originale 1972, p. 219)

Pour résoudre cette difficulté et éviter la guerre de tous contre tous sur fond de déstabilisation psychologique généralisée, les membres d’une communauté focalisent leur désir mimétique sur une seule personne. Cela permet de ressouder la communauté en évitant que tous ses membres ne se jalousent et ne se querellent.

« Un seul être meurt et la solidarité de tous les vivants se trouve renforcée ». (La Violence et le sacré, p. 381)

Cette personne qui focalise le désir mimétique de tous, c’est le bouc-émissaire qui doit être sacrifié pour que la communauté survive.

« C’est l’unité d’une communauté qui s’affirme dans l’acte sacrificiel et cette unité surgit au paroxysme de la division, au moment où la communauté se prétend déchirée par la discorde mimétique, vouée à la circularité interminable des représailles vengeresses. A l’opposition de chacun contre chacun succède brusquement l’opposition de tous contre un. A la multiplicité chaotique des conflits particuliers succède d’un seul coup la simplicité d’un antagonisme unique : toute la communauté d’un côté et de l’autre la victime. » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 33).

Ainsi, on passe d’un désir mimétique qui menace de détruire la communauté humaine à un désir mimétique qui la ressoude contre un bouc-émissaire, c’est-à-dire la victime qui est sacrifiée.

« Si la mimésis d’appropriation divise en faisant converger deux ou plusieurs individus sur un seul et même objet qu’ils veulent tous s’approprier, la mimésis de l’antagonisme, forcément, rassemble en faisant converger deux ou plusieurs individus sur un même adversaire qu’ils veulent tous abattre. » (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 35)

De ce fait, le mécanisme sacrificiel est un magnifique outil de prévention à l’égard de la violence incontrôlable que pourrait générer le désir mimétique, même si ce sacrifice peut aussi être violent, notamment dans les sociétés premières (anciennement qualifiées de primitives).

« Dans ces sociétés, les maux que la violence risque de déclencher sont si grands, et les remèdes si aléatoires, que l’accent porte sur la prévention. Et le domaine du préventif est avant tout le domaine religieux. La prévention religieuse peut avoir un caractère violent. La violence et le sacré sont inséparables. » (La Violence et le sacré, p. 34)

René GIRARD n’a, bien évidemment pas inventé l’expression de bouc-émissaire, puisqu’elle apparaît dans la Bible (Lévitique, XVI, 10). Le bouc émissaire était tiré au sort et envoyé dans le désert pour l’expiation des péchés de la communauté.

C’est, là encore, un phénomène courant dont beaucoup ne sont pas fiers, ce qui explique qu’ils tentent de le nier et qu’ils se soient livrés à un véritable lynchage universitaire à l’encontre de René GIRARD, pris lui-même comme bouc-émissaire par ces mandarins malveillants et suffisants.

Toutefois, ce phénomène de bouc-émissaire est nécessaire dès lors que le désir mimétique est à son comble, car sinon, les rivalités et la violence contamineraient toute la société.

« Ce désir mimétique ne fait qu’un avec la contagion impure ; moteur de la crise sacrificielle, il détruirait la communauté entière s’il n’y avait pas la victime émissaire pour l’arrêter et la mimesis rituelle pour l’empêcher de se déclencher à nouveau » (La Violence et le sacré, p. 221)

4/ Le pouvoir du sacré

Si René GIRARD s’était limité au désir mimétique, à la mauvaise conscience qu’il suscite et au mécanisme du bouc-émissaire pour l’apaiser, sa pensée n’aurait pas été d’une originalité folle, même s’il s’agit de vérités simples trop souvent oubliées.

Néanmoins, René GIRARD a été plus loin, et c’est là que, malheureusement, on ne l’a pas assez lu, ce qui a des effets catastrophiques, notamment au plan institutionnel et pour la sécurité de l’Etat.

Le présent blog a déjà évoqué la dangerosité des appels au sacrifice (http://bit.ly/1hZUta3).

La solution de facilité choisie par les rentiers qui demandent aux autres de se sacrifier est plus dangereuse que ces rentiers ne le croient. C’est pour cela qu’ils seraient bien avisés de lire René GIRARD, surtout aujourd’hui.

Le bouc-émissaire, la victime du sacrifice, remplit une fonction vitale pour la société, puisqu’il permet à la communauté de se souder. Or, ce bouc-émissaire, cette victime du sacrifice risque de s’en rendre compte et de se servir de cette situation pour exercer un pouvoir d’une très grande violence sur la communauté.

En effet, en se sacrifiant, la victime devient sacrée. Elle se sacralise. Dans le même temps, elle quitte la communauté et peut donc exercer un pouvoir sur elle de l’extérieur.

« La représentation est gouvernée par la réconciliation violente et la sacralisation qui en résulte. La victime est donc représentée avec tous les attributs et toutes les qualités du sacré. Fondamentalement donc, elle n’appartient pas à la communauté mais c’est la communauté qui lui appartient » (Des Choses cachées depuis la fondation du monde, p. 120)

La victime n’appartient pas à la communauté mais la communauté lui appartient…

C’est un pouvoir absolu qui peut émerger de cette situation.

Comme par hasard, les rois ont un lien très fort avec le sacré, parce qu’ils sont des bouc-émissaires qui ont utilisé leur propre sacrifice symbolique pour renforcer leur pouvoir.

René GIRARD cite ainsi le roi des Mossi de Ouagadougou :

« Le roi a une fonction réelle et c’est la fonction de toute victime sacrificielle. Il est une machine à convertir la violence stérile et contagieuse en valeurs culturelles positives. On peut comparer la monarchie à ces usines, généralement situées sur les marges des grandes villes et qui sont destinées à transformer les ordures ménagères en engrais agricoles. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat du processus reste trop virulent pour qu’on puisse l’employer directement ou à trop haute dose. » (La Violence et le sacré, p. 162)

René GIRARD cite aussi le dieu Xipe-Totec chez les Aztèques :

« Tantôt le dieu se fait tuer et écorcher sous les apparences de la victime qui lui est substituée, tantôt, au contraire, ce même dieu s’incarne dans le sacrificateur » (La Violence et le sacré, p. 373)

Voilà pourquoi la fracture sacrificielle tant dénoncée sur le présent blog est si nuisible.

Le citoyen qui se sacrifie, notamment en copropriété, n’est pas seulement une victime. En devenant un bouc-émissaire, il est expulsé de la communauté tout en acquérant un pouvoir sur elle.

Les notables avachis dans la jouissance pensent que cela n’a pas d’importance, mais se trompent. C’est comme cela que l’on construit une société extrêmement violente dont les notables risquent fort d’être les premières victimes.

Et pour cause. On ne peut plus demander ni de la compréhension, ni de la pitié à des gens qui se sont sacrifiés.

Ce sont justement les sacrifices terribles de la première guerre mondiale qui expliquent la grande violence politique et la division virulente de la nation allemande des années 1930, plus encore que la simple crise économique.

René GIRARD a analysé ces faits anthropologiques et a formulé des raisonnements pour démontrer leur existence.

Ensuite, il a remarqué la dangerosité apocalyptique du désir mimétique et de la fracture sacrificielle qu’il peut générer.

Cela a conduit cet auteur à beaucoup parler du Livre de l’Apocalypse dans la Bible.

« Deux guerres mondiales, l’invention de la bombe atomique, plusieurs génocides, une catastrophe écologique imminente n’auront pas suffi à convaincre l’humanité, et les chrétiens en premier lieu, que les textes apocalyptiques, mêmes s’ils n’avaient aucune valeur prédictive, concernaient le désastre en cours. Que faire pour qu’on les entende ? On m’a accusé de trop me répéter, de fétichiser ma théorie, de lui faire rendre raison de tout. Elle s’est pourtant appliquée à décrire des mécanismes que les découvertes récentes en neurologie confirment : l’imitation est première et le moyen essentiel de l’apprentissage ; plutôt que la chose apprise. Nous ne pouvons échapper au mimétisme qu’en en comprenant les lois : seule la compréhension des dangers de l’imitation nous permet de penser une authentique identification à l’autre. Mais nous prenons conscience de ce primat de la relation morale, au moment même où l’atomisation des individus s’achève, où la violence a encore grandi en intensité et en imprévisibilité » (Achever Clausewitz, p. 11)°

5/ La solution du sort partagé

René GIRARD ne s’est, néanmoins, pas contenté de jouer les prophètes de l’apocalypse.

En effet, il a mis en avant une solution.

Pour rompre la spirale du désir mimétique et éviter la tentation de la fracture sacrificielle entre soi-même et l’autre qui se sacrifie, il faut apprendre à partager le sort de l’autre.

Ainsi, on évite d’exclure de la communauté des boucs émissaires.

Quand l’exclusion des boucs-émissaires est radicale par précaution, cela revient à décourager les sacrifices dans la population. Un tel choix n’est pas praticable sur le long terme. En effet, il ravive la guerre de tous contre tous, chacun voulant avoir des récompenses immédiatement pour ne pas être sacrifié. Malgré tout, et comme solution de facilité, la tentation de l’élimination du bouc-émissaire est omniprésente (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 114)

Certes, si l’exclusion du bouc-émissaire n’est pas radicale, elle risque de conduire à une domination terrible exercée par ces victimes sacrifiées, domination d’autant plus sévère que la victime n’éprouve aucune empathie pour ceux qui ont profité de son sacrifice.

La seule façon de rompre avec le « mimétisme mystificateur », c’est donc de partager le sort de ceux dont on voudrait faire des victimes au lieu de les transformer en boucs émissaires et de les exclure de la communauté.

René GIRARD a une façon très chrétienne de le dire :

« Le Christ est le Dieu des victimes en ceci d’abord qu’il partage leur sort jusqu’au bout. Pour peu qu’on y réfléchisse, on s’aperçoit qu’il ne peut pas en être autrement. » (René GIRARD, La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris, 1985, p. 178)

On peut le dire aussi de manière purement rationnelle. La notion même de coopération authentique ne peut être basée que sur ce partage du sort de ceux avec lesquels on coopère. Ainsi, on évite d’en faire des victimes sacrifiées à la fois indispensables et extérieures à la communauté.

C’est exactement pour cela que le sigle de l’association contient le caractère suivant :


Ce caractère sino-japonais signifie la coopération au sens de destin partagé.

Les œuvres de René GIRARD, consacrées au désir mimétique et au pouvoir du sacré, ont permis de le comprendre.

Dès lors, il est naturel que ce blog exprime sa gratitude à l’égard de René GIRARD, surtout à un moment où les dangers de la violence extrême et de la fracture sacrificielle sont apparents.


Malheureusement, passé le bref moment d’unanimité de façade, bien des notables et leurs nombreux complices retourneront à leurs pratiques habituelles, qui consistent à demander aux autres de se sacrifier.

jeudi 12 novembre 2015

L’Utopie foncière d’Edgard PISANI

Edgard PISANI, résistant, préfet, sénateur, ministre du Général de Gaulle puis de François MITTERRAND, est une figure marquante de la Vème République.

Ce fut aussi un ministre de l’agriculture qui a mis en place le productivisme et qui a encouragé le remembrement, même si ce dernier a abouti à la destruction de haies vitales pour préserver la biodiversité et éviter l’érosion des sols.

Avec son étatisme autoritaire et modernisateur, il a promis des lendemains qui chantent aux agriculteurs sans forcément tenir parole sur le long terme (http://bit.ly/1LTSHTx).

Dès lors que l’on parle de coopération en copropriété et d’habitat participatif, il faut également signaler un autre aspect de sa carrière.

Edgard PISANI est l’un de ceux qui a le plus réfléchi sur la notion de propriété immobilière, puisqu’il prône depuis longtemps l’abaissement des pouvoirs des propriétaires au nom de l’intérêt général. Tout le problème est qu’il est facile de demander aux citoyens de sacrifier leur propriété mais moins aisé de garantir que ce sacrifice ne soit pas fait au profit d’une élite malveillante.

Le livre le plus marquant d’Edgard PISANI à ce sujet fut l’Utopie foncière.




[Edgard PISANI, Utopie foncière, Paris, Editions du Linteau, réédition de 2009 (édition originale, Gallimard, 1977), 235 p.]

Au vu de ce titre, peut-on dire que l’approche d’Edgard PISANI fut foncièrement utopique ?

Pas forcément, car l’étatisme tentaculaire et l’arrogance jacobine peuvent toujours être mis en pratique. 

L’utopie, ce serait de croire que des fonctionnaires malveillants attachés à leurs rentes qui ont refusé de donner des garanties au peuple par le passé pourraient se mettre au service du public à l'avenir.

Bien entendu, quelques fonctionnaires sont dévoués, attachés au service public et prêts à donner des garanties à la population, mais ils ne constituent pas une généralité.

Edgard PISANI raconte comment il en est venu à se pencher sur ce sujet de la propriété foncière.

En tant que préfet, en 1947 et en 1950, il a été frappé par la difficulté d’exploiter les terres agricoles divisées en une multitude de petites propriétés (pp. 10 et 11).

A l’inverse, il constatait qu’en Suède, il était bien plus facile d’amener les propriétaires à s’entendre (p. 13).

Face à la résistance acharnée des propriétaires français à toute remise en cause de leur pouvoir absolu sur leur bien, il cite un entretien où il discutait avec des membres de l’ancienne noblesse propriétaires de forêts.

L’un des propriétaires affirmait que si l’administration en venait à limiter son droit, il couperait les arbres et vendrait le fond tel quel. Une duchesse aux cheveux blancs répondit à ce propriétaire colérique : « Cette forêt ne vous appartient pas, vous n’en êtes que le dépositaire comme je l’ai été moi-même, et vous avez le devoir de la transmettre à vos enfants plus belle si possible que vous ne l’avez reçue de vos parents. Cette forêt est un bien commun dont vous êtes le gestionnaire » (p. 19).

Cette idée du bien commun est très intéressante et rejoint des préoccupations très actuelles (http://bit.ly/1EbAoR9).

Edgard PISANI remarque donc que :

« À force d’être privative, la propriété devient négative. Elle n’est plus, comme elle le fut jadis, symbole et attribut de communauté, elle est instrument d’isolement, de non-solidarité » (p. 22).

Dès lors, il prône la limitation du droit de propriété au nom de la préservation de l’intérêt général. Pour cela, il souhaite renforcer les pouvoirs de l’administration sans pour autant ignorer que cela posera des difficultés car  nul n’est infaillible, et les fonctionnaires peuvent eux aussi errer...

« - Nul ne peut supputer que les fonctionnaires qui tranchent resteront toujours, partout, à l’abri des tentations. Lorsque l’acte administratif fait et défait les fortunes, la morale publique est bien vite menacée et c’est miracle que notre administration ait si bien résisté.
- Nul n’a le droit de penser que les citoyens auront durablement le respect des disciplines urbanistiques, s’ils ont le sentiment que la décision urbaine est livrée au hasard, à l’arbitraire, à la concussion.
Urbanisme et propriété du sol ne s’accommodent pas l’un de l’autre ; la pratique nous enseigne qu’ensemble ils conduisent à la révolte et au mépris du citoyen, car ils mènent à une suspicion légitime de l’administration » (p. 26).

Edgard PISANI est conscient du fait que le pouvoir absolu du propriétaire d’un bien immobilier correspond à une phase importante de l’histoire de France.

En 1789, la propriété omnipotente était une promesse d’émancipation faite aux paysans français pour qu’ils soient libérés des servitudes féodales (p. 55).

Malheureusement, cette émancipation s’est aussi faite à l’égard de la propriété collective villageoise (p. 57).

Le Code civil napoléonien, qui a consacré le pouvoir absolu du propriétaire, a donc mis en place un nouvel ordre social. Ce système fut imposé tant à l’ancienne aristocratie qu’aux membres du peuple dépourvus de propriétés (pp. 74-75).

Le projet de HAUSSMANN pour créer de grandes avenues à Paris à partir des années 1860 reposa sur cette conception de la propriété individuelle. Les expropriations et la vente à la découpe des terrains a permis une spéculation importante au profit de rentiers propriétaires d’immeubles entiers (pp. 87 à 90).

Edgard PISANI reconnaît qu’il sera difficile de rompre avec ce passé, les Français redoutant l’intervention de l’Etat et l’expropriation :

« On doit donc les accoutumer à un système nouveau en leur démontrant, jour après jour, qu’il leur donne les mêmes garanties que l’ancien et qu’il fournit à la collectivité les moyens de mieux aménager le cadre de leur vie quotidienne et de juguler la spéculation » (p. 106).

L’objectif que se fixe Edgard PISANI est donc très pertinent. Hélas, les solutions qu’il propose ne peuvent convaincre, même si l’on remarque qu’elles inspirent la majorité parlementaire actuelle. L’Utopie foncière fut publiée en 1977, à une époque où Edgard PISANI était redevenu de gauche et siégeait comme sénateur au groupe socialiste…

Edgard PISANI propose donc un projet de loi foncière dans lequel il prône :

1/ La proclamation de l’appartenance du territoire à la Nation toute entière, chaque génération n’étant que la dépositaire des terres qu’elle contrôle (p. 115)

2/ Un plan quinquennal d’organisation du territoire (pp. 135 à 139)

3/ Dans chaque région, la création d’un « atelier d’étude, de recherche et d’information faisant un large appel à la participation des citoyens » (p. 143)

4/ La création d’un livre foncier général mis à jour sous la responsabilité de chaque propriétaire avec obligation de déclaration de la valeur des biens pour servir de base à un impôt foncier proportionnel (pp. 146 à 154)

5/ La création d’offices fonciers, où siégeraient des représentants des communes. Ces offices détiendraient un droit de préemption général et seraient susceptibles d’accorder à chaque ménage un bail pour l’habitation en échange d’une redevance annuelle exclusive de toute autre charge foncière (pp. 175 à 195)

Edgard PISANI propose donc un système qui empêcherait la spéculation et dissuaderait les propriétaires de conserver leur bien du fait de la lourdeur de l’impôt. Dans le même temps, le projet visait à permettre la location à chaque famille d’une parcelle pour qu’elle y habite.

Pourtant, et avec lucidité, Edgard PISANI savait qu’il allait susciter des commentaires ironiques. Ainsi, il a complété son livre par un épilogue imaginaire. Dans celui-ci, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 aurait mis en place son programme foncier. Le premier-ministre aurait été interrogé par un journaliste critique après cette entrée en vigueur de la loi PISANI. Le journaliste aurait alors lancé :

« Ainsi prétendez-vous avoir réalisé l’impossible alliance entre intérêt collectif et droits individuels ? Puis-je vous dire que beaucoup d’auditeurs sont sceptiques, et que vos adversaires vous accusent d’illusionnisme ou de supercherie. Vous êtes pour eux un diable rouge tout entier consacré à la ruine de la civilisation française, et de la liberté à la française » (p. 210)

Edgard PISANI fait répondre au premier-ministre que la seule garantie du système pour les familles est l’engagement durable de la collectivité (pp. 211-212).

Or, cette garantie est très insuffisante, car la collectivité peut toujours avoir des contraintes nouvelles et inattendues qui la détournent de certains objectifs présentés auparavant comme prioritaires.

Concernant la participation des citoyens à la politique urbaine, Edgard PISANI est encore plus fantaisiste.

Les promesses vagues de participation n’engagent que les naïfs qui ont le tort d’y croire.

Concernant l’allocation d’un logement à chaque ménage, on sait ce qu’il en est aujourd’hui, au vu de l’attribution des HLM de qualité à une élite de rentiers arrivistes, irresponsables et malveillants.

Le programme d’Edgard PISANI aurait conduit à la toute-puissance d’une administration plus attachée à ses privilèges qu’au respect des engagements internationaux de la France.

PISANI se présentait comme un européen convaincu. Que peut-il dire aujourd’hui de l’incapacité de la France à réduire son déficit structurel, malgré ses promesses clamées devant Bruxelles ?

La France peut-elle continuer à emprunter pour payer les salaires de fonctionnaires improductifs ? Peut-elle continuer à profiter des efforts des autres pays de la zone euro pour pouvoir emprunter à taux bas ? La Commission se pose la question et il serait audacieux de lui jeter la pierre par démagogie (Marie CHARREL, Philippe RICARD, « Pour Bruxelles, Paris ne tiendra pas le cap », Le Monde, vendredi 6 novembre 2015, Cahier économie, p. 5).

La spoliation des propriétaires proposée par PISANI aurait permis l’augmentation des privilèges d’une caste dont le comportement actuel montre bien l’indifférence au sort d’autrui.

Autant la remise en cause de l’omnipotence des propriétaires au nom de l’intérêt général était judicieuse, autant les mécanismes proposés par PISANI pour contrôler la puissance publique étaient évanescents.

A terme, cela renforce la nostalgie de la propriété omnipotente et de l’habitat pavillonnaire indépendant, le peuple ne voyant que ce moyen pour accéder à la tranquillité.

Le système d’Edgard PISANI aurait donc reposé sur le sacrifice de nombreux Français au profit de privilégiés car il n’y aurait eu aucun mécanisme pour éviter la constitution de privilèges. Les Français sacrifiés auraient voulu revenir encore plus violemment à la propriété individuelle toute-puissante.

Heureusement que François MITTERRAND, après avoir approuvé l’Utopie foncière en 1977, n’a pas appliqué cette promesse-là non plus…


samedi 24 octobre 2015

Pisani ou la nostalgie du gaullisme triomphant

Edgard PISANI, né en 1918, fut un ministre emblématique du Général de GAULLE.

De 1961 à 1966, Edgard PISANI a reçu le portefeuille de l’agriculture. De 1966 à 1967, il a dirigé un grand ministère de l’Equipement qui comprenait la supervision du logement, des transports et des travaux publics.

Ce faisant, il fut l’un des acteurs clés de la modernisation de la France. Edgard PISANI a, par exemple, participé à la création de la PAC (Politique Agricole Commune) et mis en place les SAFER (Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural) titulaires d’un droit de préemption pour protéger l’usage agricole des terres.

Progressiste européen, Edgard PISANI était pourtant considéré comme l’un des ministres favoris du Général de GAULLE, qui lui était plus volontiers souverainiste.


A ce titre, Edgard PISANI fut souvent moqué voire caricaturé en une sorte de pharaon "tout-en-barbichette" du gaullisme de gauche.




Caricature de PADRY sur la PAC, 1963 (Aux Ecoutes, 20 décembre 1963, n° 2)

Aujourd’hui, on a oublié l’importance de ce personnage alors que le gouvernement actuel reprend ses idées avec simplement moins de courage, de clarté de vue et d’adresse.

C’est donc l’occasion de relire l’excellent ouvrage rédigé par Edgard PISANI pour expliquer sa relation complexe avec le Général de GAULLE :

Edgard PISANI, Le Général indivis, Albin Michel, Paris, 1974, 252 p.



Avant de faire un bref compte-rendu de l’ouvrage, il convient de rappeler qu’Edgard PISANI est né à TUNIS en 1918. Après des études au Lycée Louis Le Grand, il est entré dans la Résistance, a été arrêté, s’est évadé, a participé à la Libération de Paris puis a dirigé le cabinet du Préfet de Police en 1945, le cabinet du ministre de l’Intérieur et le cabinet du ministre de la Défense en 1946. Ensuite, il fut préfet de Haute-Loire puis de Haute-Marne en 1947. Lassé par l’instabilité ministérielle, il quitta le corps préfectoral en 1953 et devint sénateur de Haute-Marne en 1954 au sein du groupe de la gauche démocratique. En 1961, le ministre de l’Agriculture Henri ROCHEREAU quitta le gouvernement du fait d’un désaccord avec la politique algérienne du Général de GAULLE. Ce dernier fit appel à PISANI pour le remplacer. Bien qu’il ait été de gauche, l’ancien résistant PISANI n’a pas osé refuser (même s’il a hésité). Edgard PISANI est resté en fonction jusqu’en 1966 avant d’être placé dans un grand ministère de l’Equipement (même s’il rêvait de l’Education). En 1964, il fut élu maire de Montreuil-Bellay et l’est resté jusqu’en 1973. En 1967, PISANI a quitté le gouvernement et est devenu député gaulliste du Maine-et-Loire. En 1968, il a quitté la majorité lors des événements de mai 1968 en votant la censure contre le gouvernement et en démissionnant lui-même aussitôt. Les électeurs ont soutenu le Général de GAULLE et PISANI ne fut donc pas réélu député. En 1974, il devint sénateur socialiste de la Haute-Marne. En 1981, François MITTERRAND le nomma à la Commission Européenne avant de le nommer délégué du gouvernement (puis ministre) en Nouvelle Calédonie (1984-1985) puis président de l’Institut du Monde Arabe (1988-1995).

Le livre raconte la période de 1961 à 1970. Edgard PISANI veut démontrer que le gaullisme n’appartient pas qu’aux partisans conservateurs et souverainistes du Général. C’est un héritage laissé en indivision (d’où le terme de "Général indivis").

L’ouvrage comme par une citation éclairante d’Edmund BURKE :
« L’âge des chevaliers est mort.
Est venu celui des sophistes, des économistes, des calculateurs.
Et la gloire de l’Europe est éteinte à jamais »

Dès 1954, Edgard PISANI a été conscient du fait qu’il n’y avait pas de construction européenne possible tant que la France n’avait pas un régime présidentiel et qu’elle n’avait pas pris son parti du fait algérien (p. 27)

Edgard PISANI reconnaît qu’il n’eût aucune intimité avec le Général, en remarquant sa « gentillesse, un peu froide d’ailleurs, de s’inquiéter de la façon dont les choses allaient pour moi et les miens » (p. 30).

De la même manière, en 1970, Edgard PISANI n’alla pas à COLOMBEY et préféra se joindre à la foule des anonymes lors des obsèques du Général.

Edgard PISANI était un homme de gauche et l’est toujours resté. A ce propos, il raconte avoir rencontré un cégétiste, communiste intransigeant, qui expliquait à un camarade qu’il allait voter de GAULLE en 1959 malgré les consignes du PCF, en se justifiant ainsi : « Il me l’a demandé personnellement, je ne peux pas le lui refuser »

Edgard PISANI a trouvé déplacée et inutile l’envolée sur le « Québec libre » (p. 35). De la même manière, il a trouvé perfide le « je vous ai compris » et inutilement agressif le « volapuk » (langue artificielle inventée par un catholique dans les années 1880, ce qui a servi d'exemple au Général pour critiquer l'intégration européenne en 1962).

Pourtant, PISANI reconnaît bien des qualités au Général et notamment une certaine humilité, même quand il parlait de lui-même à la 3ème personne : ce faisant, le Général se soumettait au jugement historique d’un autre que lui-même (p. 36).

En 1961, le Général fit appel à PISANI pour que ce dernier ne soit pas l’homme des lobbys et qu’il gagne la confiance des agriculteurs tout en assurant une harmonie entre les besoins du monde paysan et les exigences nationales (p. 39).

PISANI avait donc pour mission de donner aux paysans le sens de l’intérêt national (p. 41).

La question européenne s’est vite posée entre le Général et PISANI du fait de l’importance de l’Europe en matière agricole.

En fait, le Général de GAULLE ne refusait pas que la France intègre une Europe unifiée mais que celle-ci soit un conglomérat sans unité, sans destin ni volonté (p. 48).

Tout en notant : « On peut se demander si de Gaulle était un républicain résigné ou convaincu, ou bien encore un royaliste repenti » (p. 49), PISANI note l’aversion profonde du Général pour le pouvoir qui n’émane pas de la nation.

L’échange entre PISANI à peine nommé et le Général est révélateur (p. 61) :

« Mes respects, mon Général.
– Bonjour, monsieur le ministre de l’Agriculture »

PISANI et le Général ont élaboré la politique agricole ensemble suite à des discussions de fond (pp. 80-82). Le but de PISANI était de clairement s’appuyer sur la jeunesse agricole qui ne voulait pas que le monde moderne se construise à son détriment et qui avait des leaders

Le Général était d’accord (pp. 83-84), citant Mozart assassiné et déplorant avec PISANI le manque de formation des enfants d’agriculteurs (« Il croyait profondément à l’inépuisable capacité du peuple »).

Dès lors, le Général et PISANI ont mis en place la politique agricole sur les principes suivants : « - Maîtrise du foncier et préférence donnée à celui qui travaille sur celui qui possède. – Maîtrise des phénomènes économiques du marché par l’introduction de disciplines professionnelles, interprofessionnelles et publiques. – Organisation des agriculteurs en vue d’acccroître leur capacité de négociation sur le marché. – Formation des hommes à la terre, qu’ils soient destinés àà y rester ou à en partir. – Evolution globale du monde agricole pour qu’il sorte de son retard et de son isolement, qu’il atteigne à la parité, non seulement en revenu, mais en civilisation. – Prise en compte par la collectivité du coût humain des mutations, afin que s’accomplissent ces mutations. – Aide publique nécessaire en faveur de l’agriculture, mais accordée en contrepartie d’un effort propre du monde agricole lui-même : payer le progrès, non la stagnation. – Organisation des marchés mondiaux pour maîtriser les phénomènes spéculatifs et pour mobiliser les excédents en faveur de ceux qui ont faim. –Mise en place de la Politique Agricole Européenne regardée comme contrepoids de notre effort industriel et comme occasion d’une redéfinition de notre agriculture »

Ce programme fut mené à bien durant 5 ans. De janvier 1966 à mars-avril 1967, PISANI dût gérer le ministre de l’Equipement, qui comptait pour 64 % de la formation de capital fixe en France (p. 142).

Les bonnes relations personnelles que PISANI avait avec le premier-ministre POMPIDOU se sont tendues du fait de l’ampleur de ce grand ministère regroupant Travaux Publics, Urbanisme, Logement et Transports (pp. 155-157).

En 1967, PISANI fut élu député d’Angers : POMPIDOU lui retira les Transports. PISANI voulut partir mais fut retenu juste pour finaliser la loi foncière

PISANI démissionna deux semaines après les élections législatives de 1967 car le Général avait demandé les pleins pouvoirs de manière incongrue et que le parlementariste de gauche qu'était PISANI ne pouvait pas accepter cela.

Le Général eut la gentillesse de lui faire relire le communiqué par lequel il annonçait sa démission (p. 162). PISANI ne vota donc pas contre les pleins pouvoirs, mais il fut mal à l’aise au sein du groupe majoritaire à jouer les godillots.

En mai 1968, PISANI désavoua le gouvernement, malgré les supplications de Jacques CHABON DELMAS, à l’époque président de l’Assemblée Nationale, qui, au nom du souvenir de la Résistance, lui demanda de démissionner préalablement plutôt que voter la censure (pp. 168-169).

Pour faire le bilan de cette aventure, PISANI résuma : « Si le gaullisme est une poétique, seul Debré est fidèle ; sinon Pompidou a seul raison » (p. 171).

« Pour Georges Pompidou, il n’y a point de vision communicable et le panier de la ménagère sert d’utile référence. » (p. 178)

« De Gaulle est un aristocrate, et Georges Pompidou un parvenu » (p. 179). Le Général était donc souvent plus progressiste sur les questions d’éducation car il méprisait l’argent

Le passage le plus intéressant du livre concerne le débat sur la censure du 22 mai 1968 (pp. 238 à 250).

Pompidou ironisa sur le fait que PISANI a travaillé avec lui 5 ans… (p. 242) et nota surtout :

« Mais ce qui n’est pas acceptable, en tout cas ce qui n’est pas tout à fait convenable, c’est de parler au nom du gaullisme contre de Gaulle. Ce qui n’est pas tout à fait convenable, c’est de prétendre qu’en prenant position aujourd’hui ouvertement contre le Président de la République, contre son Gouvernement et contre sa politique, on lui est fidèle. La fidélité ne consiste pas à tromper, monsieur Pisani ».

PISANI invoqua sa conscience

Un député de la majorité gaulliste lui lança : « La politique ce n’est pas la morale »

PISANI répondit : « le jour où la morale est trop éloignée de la politique, la politique ne vaut plus rien »





(Photographie d’Edgard PISANI, L’Utopie foncière, Le linteau, 2009, p. 2)

PISANI a donc incarné une volonté forte de modernisation de la France basée sur des leaders corporatistes et impulsée par l’Etat. Cela a, incontestablement, permis la consolidation d'une agriculture productiviste. Par contre, les affres de la surproduction et de la pollution, le poids de la technocratie, le corporatisme des paysans les plus riches et la complaisance des leaders agricoles à l’égard du pouvoir furent aussi les résultats de cette démarche.

Tout le problème est que les idées de PISANI ont aussi affecté le monde du logement, avec des résultats assez proches.

Beaucoup pensent que grâce à l'autoritarisme et à l'intervention des pouvoirs publics, les problèmes pourront être résolus, y compris dans le monde du logement. 

La solution serait de créer plus de fonctionnaires. 

Or, ceux-ci exercent une pression fiscale et un harcèlement administratif sur les citoyens.

Quand les habitants ne demandent pas de subventions mais conduisent des actions collectives positives, ils sont donc pénalisés par le poids des rentes de l'administration.

La lourdeur de la technocratie est ainsi profondément nuisible d'autant que pour masquer leur inutilité, les agents de l'Etat et des administrations cachent leurs fautes et font tout pour empêcher un débat pluraliste sur leur bilan.

Le bavardage sur la participation des habitants ne sert qu'à masquer la sclérose d'une idéologie basée sur la captation de rentes. Par sa collaboration avec le bonapartisme gaullien, Edgard PISANI n'est pas étranger à cette dérive qu'il a transmise aux socialistes lorsqu'il les a rejoints.

Cela ne change rien au fait que PISANI a été un grand résistant, qu'il a sincèrement essayé de moderniser la France et que ses propositions sont souvent intelligentes, notamment quand il critique le culte de la propriété individuelle dans le domaine foncier.