lundi 29 juin 2015

De l’autogestion à la démocratie participative

Les Rencontres Nationales de l’Habitat Participatif auront lieu à Marseille des 9 au 11 juillet 2015 (http://www.acteursdelhabitat.com/Les-Rencontres-Nationales-de-l).

La conférence plénière se tenant déjà à guichet fermé et une liste d’attente ayant été mise en place, chacun est invité à vérifier à quelle partie de la manifestation il peut encore se rendre.

Cela nous donne, néanmoins, une bonne occasion d’aborder à nouveau la question de l’habitat participatif.

Les technocrates et les tenants de l’ordre établi manifestent souvent leur mépris pour ce courant novateur.

En effet, certains fonctionnaires détestent les groupes d’habitants qui deviennent autonomes.

Quant aux réseaux de margoulins, ils prétendent que la copropriété est naturellement participative.

Bien évidemment, la copropriété est à l’opposé idéologiquement de la participation. Elle repose sur le bonapartisme et le mythe de la toute-puissance du propriétaire dans ses parties privatives, sur fond d’écrasement de la minorité par l’opposition, et de destruction sociale des payeurs par les profiteurs.

Pour comprendre à quel point la participation n’a rien à voir avec cela, il faut se rappeler d’où elle provient historiquement.

Entre 1955 et 1985, avec une apogée entre 1965 et 1975, la gauche démocratique et les chrétiens progressistes ont beaucoup parlé d’autogestion.

L’organisation syndicale qui a le plus insisté sur ce concept fut la CFDT, dont l’autogestion a servi de marqueur identitaire. Cela lui a permis de mieux résister que sa concurrente la CGT à la désyndicalisation. Aujourd’hui, la CFDT et la CGT font jeu égal, alors qu’en 1964, à la naissance de la CFDT (par déconfessionnalisation de la CFTC), le rapport de force était de 1 pour la CFDT à 3 pour la CGT (Franck GEORGI, CFDT : l’identité en questions. Regards sur un demi-siècle (1964-2014), Arbre bleu, Nancy, 288 p.)...




Les organisations politiques qui ont le plus parlé d’autogestion furent les GAM (Groupements d’Action Municipale, notamment à Grenoble, où le fondateur d’un GAM, Hubert DUBEDOUT, fut maire de 1965 à 1983, ce qui préfigurait la situation actuelle où le maire Eric PIOLLE a été élu sur fond de montée de l’alliance citoyenne). On doit aussi citer le PSU (puis les rocardiens au sein du PS) et le CERES (au sein du PS).

Pour en savoir plus, chacun est invité à lire Autogestion. La dernière utopie ? (dir. Frank GEORGI), Publications de la Sorbonne, Paris, 2003, 614 p. (avec notamment pp. 309 à 322, Gilles MORIN, « Les GAM et l’autogestion », pp. 201 à 219, Frank GEORGI, « Les ‘‘rocardiens’’ : pour une culture politique autogestionnaire » et pp. 187 à 200, Emeric BREHIER, « Le CERES et l’autogestion au travers de ses revues : fondement identitaire et posture interne »).

Des staliniens et des agioteurs n’ont repris le thème de l’autogestion qu’à partir de la fin des années 1970 pour le subvertir en autoritarisme ou en affairisme, l’hypocrisie étant le plus bel hommage que le vice rend à la vertu.

Le penseur principal de l’autogestion fut Pierre ROSANVALLON, aujourd’hui professeur au Collège de France (voir Pierre ROSANVALLON, L’Âge de l’autogestion, Points, Politique, Seuil, Paris, 1976, 187 p., et notamment p. 99 pour l’hommage à la CFDT dont Pierre ROSANVALLON était un animateur).

Le chercheur le plus original du mouvement autogestionnaire fut Albert MEISTER, déjà cité sur ce blog (http://bit.ly/1KbtuT3). Un de ses ouvrages marquants fut Socialisme et autogestion. L’expérience yougoslave, Collection Esprit ‘‘Frontière ouverte’’, Seuil, Paris, 1964, 399 p., avec un passage remarquable de lucidité, page 196 : « Il est sans doute utopique de penser recréer des liens communautaires sur la base de quartiers urbains hétérogènes au point de vue socioprofessionnel et au point de vue des aspirations : les observations faites sur les expériences communautaires d’autres pays, parties de sentiments fraternels et communautaires très vifs, montrent plutôt une tendance à l’individualisation de la consommation et de la vie quotidienne qu’elles voulaient communautaires au départ ».

Albert MEISTER nous a quittés en 1982 et est mort à Kyoto après avoir élaboré une étude sur les groupes autogestionnaires japonais.

Vers la fin de sa vie, il se faisait de moins en moins d’illusions sur les appels à l’autogestion (voir Albert MEISTER, La Participation dans les associations, Economie et humanisme, Les Editions Ouvrières, Paris, 1974, 276 p., et notamment p. 25, « les principes coopératifs ont été repris par le secteur privé ; c’est là que la coopération semble d’ailleurs la plus florissante et, débarrassée de tout souci militant, la plus entreprenante, les coopératives d’agriculteurs et de commerçants se servant de la coopération pour consolider la propriété privée »).

Aux promesses fumeuses émises par des politiciens peu scrupuleux se sont ajoutés les renoncements des syndicalistes autogestionnaires face au peu d’enthousiasme de leur base pour la prise en charge directe de la gestion des entreprises.

A partir des années 1980, l’idée autogestionnaire n’a plus été à la mode. Hubert DUBEDOUT, bien qu’il ait intégré le parti socialiste en 1974, a été mis à l’écart après 1981 avant d’être battu aux municipales à Grenoble par Alain CARIGNON en 1983.

Progressivement, les tenants d’une plus grande implication des populations dans les décisions qui les affectent ont changé de vocabulaire. Au lieu de d’évoquer l’autogestion, ils se sont mis à parler de démocratie participative (voir Loïc BLONDIAUX, Le Nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, la République des Idées, Seuil, Paris, 2008, 112 p., et notamment p. 16 pour cette évolution historique et p. 24 sur le flou de la notion ; voir aussi Antoine BEVORT, Pour une démocratie participative, Presses de Science Po, Paris, 2002, 130 p., livre d’un militant de la CFDT). L’habitat participatif est né de cette dynamique.

Tous ces auteurs sont souvent sympathiques, parfois brillants, jamais ennuyeux, mais ils ne sont pas parvenus à retranscrire en des termes juridiques et institutionnels clairs les notions qu’ils emploient.

C’est pour dépasser cet échec que l’association LGOC, qui élabore le présent blog, propose un schéma que chacun est ensuite libre de contester ou d’améliorer. Le but est de présenter des garanties juridiques et institutionnelles vérifiables, pour ne pas s’en tenir à des idéaux un peu vains et subjectifs, rapidement passés de mode car trop flous.

L’autogestion, c’est-à-dire la prise en charge du pouvoir de décision par les participants d’un groupe, est une excellente chose, mais, pour ne pas être un slogan vide, elle implique une rotation régulière de tous aux fonctions de direction. Quand une structure se décompose en petits groupes qui sont le vecteur de l’action concrète, cette rotation est parfaitement envisageable.

Pas d’autogestion si chaque membre du groupe ne prend pas la direction des fonctions exécutives à tour de rôle. Ainsi, en cas de rotation, le pouvoir d’initiative est réellement partagé.

Toutefois, il ne faut jamais négliger le fait qu’un individu n’est pas seulement un acteur associatif. Chacun est membre d’une famille, tout en étant aussi citoyen électeur, particulier consommateur, et professionnel ayant suivi une certaine formation.

Ceci crée une pluralité de liens d’intérêts légitimes qui doivent être organisés.

En tant que militants associatifs, les individus doivent pratiquer la rotation. En tant que consommateurs, ils doivent accepter la réciprocité et ne pas traiter les autres comme ils n’aimeraient pas que l’on puisse les traiter eux-mêmes. En tant que membres d’un lignage, ils doivent accepter que chacun opère la vérification des contraintes induites par l’héritage dont ils bénéficient. En tant que citoyens d’une démocratie, ils doivent accepter la valeur du pluralisme et l’importance d’une multitude de regards croisés sur les décisions prises au nom de la collectivité. Le bien commun ne doit pas être l’otage de groupes qui pratiquent la connivence. Enfin, les individus doivent pouvoir s’insérer dans des corps intermédiaires qui les protègent, sans que ces derniers ne se transforment en mafias corporatistes. La rotation, la réciprocité, la vérification et les regards croisés permettent justement de faire en sorte que l’intermédiation, tout en étant très utile pour éviter le harcèlement des individus atomisés, ne nuise pas à la vie civique et associative.

La faiblesse des penseurs du courant autogestionnaire a été d’oublier la pluralité des aspects de la vie de chacun.

La participation peut donc être conçue comme une mobilisation effective s’opposant à la manipulation au service des dirigeants, mais pour qu’elle existe, il faut que règne au départ un esprit autogestionnaire et ensuite une volonté de coopération, c’est-à-dire d’agir ensemble, et non de dominer, d’exploiter ou de tromper.

A force d’oublier la diversité des intérêts, on risque de produire de l’élitisme (lorsque la fracture entre dirigeants et dirigés se crée), de l’affairisme (lorsque les conflits d’intérêts sont masqués), du consumérisme (lorsque chaque individu veut jouir de biens et services en se moquant du sort des producteurs), du corporatisme (lorsque des compagnonnages professionnels se structurent pour assurer l’impunité de leurs membres) et du népotisme (lorsque chacun aide ses proches dans le cadre de la lutte des places).

Tout ceci a un sens juridique. Les conflits d’intérêts détruisent la garantie des droits de l’homme exigée par l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. L’absence de rotation fait que l’autorité collective n’est plus établie pour l’avantage de tous, en contravention de l’article 12 de la même Déclaration. Le népotisme implique que la dignité humaine n’est plus vraiment égale aux yeux de ceux qui le pratiquent, en rupture avec l’article 1er de cette Déclaration. Le corporatisme crée une entrave à la liberté d’entreprendre, en contravention de l’article 4 de la même Déclaration. L’absence de réciprocité entraîne rapidement des ruptures d’égalité devant les charges publiques, en contravention des articles 6 et 13 de la même Déclaration.

Toutes ces atteintes juridiques sont sanctionnées par les juridictions, qui font ce qu’elles peuvent lorsque les citoyens, dans leur immense majorité, s’ingénient à violer les principes qui fondent notre société.

Une adaptation des statuts du LGOC sera donc proposée le 31 juillet 2015 pour mettre en place de principe de rotation au sein de comités coopératifs dans l’association. Les comités coopératifs seront le vecteur unique d’action concrète de l’association. Cette approche a déjà été préparée et amplement débattue en amont avec les partenaires. Lorsqu’elle sera mise en place, cela prouvera que l’autogestion authentique est possible. Ainsi, on pourra faire taire les affairistes qui prétendent que la simple possibilité d’exprimer un vote est participative. Le vote est toujours manipulé, notamment parce que le votant est soumis à des pressions de la part des réseaux malveillants. Seule la détention par tous et à tour de rôle du pouvoir exécutif et du pouvoir d’initiative émancipe vraiment. Après, chacun fait de ce pouvoir ce qu’il veut…

Concernant l’habitat, une véritable autogestion peut donc être mise en place et s’harmoniser avec la vitalité des corps intermédiaires, avec le pluralisme démocratique, avec l’acceptation par chacun de la trajectoire dans laquelle il s’insère et avec un comportement authentiquement coopératif (impliquant la réciprocité).


Toutefois, lorsque les pratiques sont bonapartistes, que l’insatisfaction grandit et que des injustices sont commises, comme en copropriété, en aucun cas la coopération puis l’autogestion ne vont émerger grâce à de petites touches de participation. Comme l’a relevé Marie-Hélène BACQUÉ, c’est dans le sens contraire que les choses s’opèrent. On part de l’autogestion pour aller vers l’individualisme (http://bit.ly/1F1lFiL). Quand on part d’une situation malsaine ou des actes déplorables, on préfère logiquement se séparer du groupe, ce qui est sage, car les auteurs de mauvais comportements ont tout intérêt à dissimuler leurs fautes. Ce qui émerge d’une situation dysfonctionnelle, c’est donc l’autotomie (le phénomène du lézard qui abandonne sa queue, voir Marc GUILLAUME, « Autogestion, autonomie, autotomie », pp. 147 à 152 dans L’Autogestion, disait-on ! PUF, Paris, Cahiers de l’IUED, Genève, 1988, 179 p.). Pour que le terreau soit propice à la coopération, il faut donc qu’il y ait absence de conflits d’intérêts et de tensions liées à des fautes antérieures. L’autogestion implique de savoir partir de zéro. Le groupe doit être neuf, et le capital organisationnel positif qu’il représente est préservé grâce à des mécanismes comme la rotation. 

mardi 9 juin 2015

Agir en démocratie, d’Hélène BALAZARD à BLANQUI

Le 29 mai 2015 s’est tenu le salon du Pouvoir d’agir à Paris (Palais de la Femme, rue de Charonne), à l’invitation du Collectif Pouvoir d’Agir.

Le pouvoir d’agir fait référence à l’empowerment déjà abordé ici.

Le salon du 29 mai s’est divisé en trois temps.

D’abord, des discussions se sont tenues autour de stands sur le principe « one to one » (entretiens d’une personne seule avec une autre personne seule).

Ensuite, de petites réunions d’écoute par tables restreintes ont été organisées sous la direction des organisateurs. Puis des délégués volontaires ont tenté de délivrer en tribune une synthèse conforme aux attentes des organisateurs, nul ne souhaitant être désobligeant à l’égard de ces derniers, puisqu’ils ont eu la politesse de mettre en place la manifestation.

Enfin, des actions de citoyens étant partis à la conquête d’un pouvoir d’agir ont été mises en scène dans une petite chorégraphie théâtrale de manière très plaisante.

Les organisateurs ont également fait la promotion de l’ouvrage d’Hélène BALAZARD, Agir en démocratie, Les Editions de l’Atelier, Ivry, 2015, 155 p.




L’ouvrage, tout récent, constitue une clef de compréhension indispensable pour comprendre les comportements de la mouvance qui invoque aujourd’hui le pouvoir d’agir à titre professionnel (à l’opposé des citoyens confrontés à des difficultés qui, eux, vivent le défi de l’acquisition de l’autonomie). Que chacun achète ce livre !

Hélène BALAZARD, qui a étudié l’exemple de l’organisation London Citizens, défend la dynamique de la BBCO (Broad Based Community Organization, organisation communautaire à base large). Elle a également été l’une des initiatrices de l’Alliance Citoyenne à Grenoble (à ne pas confondre avec l’Alliance Citoyenne de Rennes, qui est une association électoraliste centriste).

La BBCO repose sur l’idée qu’il faut redonner du pouvoir aux plus démunis (Agir en démocratie, p. 13).

Pour cela, il convient de contraindre les détenteurs d’un pouvoir à répondre de l’usage qu’ils en font, en suscitant la constitution des collectifs aptes à interpeller les vrais décideurs (Agir en démocratie, p. 19).

London Citizens a donc fédéré des groupes de personnes (et souvent des associations cultuelles de diverses obédiences). Aucune adhésion directe individuelle n’était possible (Agir en démocratie, p. 37).

Le modèle a été suivi à Grenoble, avec une tendance forte à recruter des associations fondées sur une base religieuse (Agir en démocratie, p. 49), même si des individus peuvent aussi adhérer (Agir en démocratie, p. 135).

L’accusation évidente qui vient à l’esprit est celle de communautarisme. C’est pour cela qu’Hélène BALAZARD termine son livre par la formule : « Liberté, Egalité, Fraternité sont des notions qui restent abstraites si elles ne s’expérimentent pas et ne s’incarnent pas concrètement. C’est par la pratique et l’interaction collective que l’on s’approprie ces biens communs » (Agir en démocratie, p. 148). La prétendue abstraction des principes républicains français est opposée par l’auteure à la soi-disant dimension concrète des actions de London Citizens

Ce n’est toutefois qu’une formule de style. Personne n’est dupe sur l’opposition des intérêts entre les organisateurs, des professionnels pratiquant l’entre-soi, et la population la plus fragilisée qui n’a aucune possibilité de manifester sa colère sans qu’elle soit détournée.

Les organisateurs, qui poursuivent leurs plans de carrières, et les leaders, c’est-à-dire les volontaires les plus soumis, définissent seuls les campagnes et les slogans dans le cadre de la BBCO (Agir en démocratie, p. 92).

Les réunions à London Citizens, dirigées par les organisateurs professionnels, sont centrées sur l’utilisation des émotions des volontaires et non sur la capacité de ces derniers à décoder les conflits d’intérêts, à repérer les compagnonnages professionnels et à comprendre les stratégies des réseaux de pouvoir (Agir en démocratie, p. 95).

L’organisation communautaire à base large (BBCO) repose donc sur une infantilisation évidente, doublée d’une utilisation de l’opium du peuple que peut être la religion (qu’elle soit musulmane, protestante, catholique, juive ou bouddhiste) quand elle est déconnectée d’une réflexion théologique solide.

La force de l’ouvrage d’Hélène BALAZARD, malgré ces défauts de la BBCO, est de faciliter le décodage des relations de domination. Ainsi, les citoyens qui veulent s’engager disposent d’une boîte à idées pour éviter certaines dérives.

Cela pourrait être particulièrement utile en copropriété, où la réflexion sur l’action collective est défaillante depuis plus de 50 ans (hormis les excellents travaux de Marie-Pierre LEFEUVRE, avec laquelle l’association LGOC a eu le plaisir de travailler, et de Nicolas GOLOVTCHENKO).

L’influence bénéfique de la pensée d’Hélène BALAZARD est perceptible au sein de l’Alliance Citoyenne de Grenoble. De nombreux citoyens grenoblois de divers horizons et de diverses origines, ont pu se mobiliser contre des contrats contestables en matière de fourniture d’eau chaude à des ensembles immobiliers de logement collectif. Cela concernait autant des copropriétés que de l’habitat social. Les associations traditionnelles de locataires et de propriétaires étaient silencieuses, du fait des partenariats qu’elles nouent avec les collectivités territoriales ou les grandes entreprises.

L’Alliance Citoyenne de Grenoble a permis de contourner les structures de représentation sclérosées.

De ce point de vue, on ne peut que constater l’intérêt de la réflexion appelée par Hélène BALAZARD sur la domination charismatique exercée dans les actions collectives par les organisateurs et les principaux leaders (Agir en démocratie, p. 96).

L’aveuglement quant aux conflits d’intérêts est la principale cause d’échec des actions collectives. Hélène BALAZARD a l’honnêteté de ne pas escamoter cet écueil, en évoquant l’équilibre à trouver entre recherche de financements et quête de l’indépendance (Agir en démocratie, pp. 137 à 138).

« Avoir du pouvoir revient à maîtriser les trois activités de résolution des conflits : nommer (naming), imputer une responsabilité (blaming) et proposer une solution (claming) » (Agir en démocratie, p. 138, l’auteure faisant référence à un texte de FELSTINER, ABEL et SARAT dont l’article est en ligne, voir http://bit.ly/1FO5z6c)

Les organisateurs rémunérés, qui sont des prestataires, ont donc des intérêts intrinsèquement divergents de ceux des bénéficiaires de la prestation, c’est-à-dire les citoyens qui veulent se mobiliser.

Les syndics professionnels sont dans la même situation à l’égard des copropriétaires. Or, il serait ridicule de demander aux syndics professionnels de représenter, contre eux-mêmes, la défense des copropriétaires… De la même manière, si les organisateurs ont mal nommé un problème, parce qu’ils sont liés au processus qui crée la difficulté en question, on ne peut pas compter sur eux pour se flageller spontanément.

A ce sujet, le courage d’Hélène BALAZARD est remarquables car, tout en étant ouvertement liée aux organisateurs de liens collectifs, elle ne dissimule pas ces risques potentiels.

Bien entendu, elle reste optimiste mais un peu floue : « Certains élus, à rebours de leur rôle traditionnel, réfléchissent à susciter le pouvoir d’agir. Des rôles similaires à celui des organisateurs, des catalyseurs d’action collective et des accompagnateurs d’émancipation, se développent également dans ce sens au sein des institutions ou des mouvements citoyens (par exemple en réinventant ou prolongeant les formes dites d’éducation populaire) » (Agir en démocratie, p. 147).

Oui, c’est la vieille rengaine de la démocratie participative, usée jusqu’à la corde faute d’avoir fait émerger des processus juridiques précis fondés sur des principes fondamentaux dont la validité aurait été démontrée au plan logique.

Avant de jeter la première pierre à Hélène BALAZARD et de l’accuser de bobocratie, il convient toutefois de se souvenir de la lettre à MAILLARD du 06 juin 1852 rédigée par Auguste BLANQUI (1805-1881). Ce dernier avait, à l’époque, été mis en prison par le régime bonapartiste putschiste.

Le document, synthétique mais très intéressant, est accessible en ligne (http://www.lafabrique.fr/spip/IMG/pdf_Maintenant.pdf).

On peut également consulter : BLANQUI, Textes choisis, préface et notes de P.V. VOLGUINE, Les Editions Sociales, Classiques du peuple, Paris, 1971

MAILLARD était un militant de la coopération partisan de Philippe BUCHEZ.

BLANQUI, quant à lui, se montrait obsédé par l’action révolutionnaire violente qui devait être conduite au nom du peuple par une élite. Les partisans de la coopération, à l’inverse, souhaitent éviter la guerre sociale et bâtir une harmonie. Aussi, ils manifestaient une vive réserve quant à la frénésie d’affrontements.

Pourtant, MAILLARD déplore, auprès de BLANQUI, la trahison de la Révolution de 1848 par des théoriciens fumeux. BLANQUI, le perpétuel révolutionnaire, lui rappelle, à l’inverse, que la diversité des écoles de pensée et la confrontation des idées n’est absolument pas une faiblesse et ne constitue pas la cause de l’échec, même quand certains peuvent s’égarer.

L’aveuglement quant aux conflits d’intérêts et le flou sur des concepts trompeurs sont bien plus dangereux. BLANQUI relève alors les errements de son interlocuteur à ce sujet. MAILLARD n’a que le mot démocratie à la bouche, sans réfléchir aux divergences majeures d’intérêts entre bourgeoisie privilégiée et masses laborieuses :

« Vous me dites: je ne suis ni bourgeois, ni prolétaire, je suis un démocrate. Gare les mots sans définition, c’est l’instrument favori des intrigants. Je sais bien ce que vous êtes, je le vois clairement par quelques passages de votre lettre. Mais vous mettez sur votre opinion une étiquette fausse, une étiquette empruntée à la phraséologie des escamoteurs, ce qui ne m’empêche pas de démêler parfaitement que vous et moi avons les mêmes idées, les mêmes vues, forts peu conformes à celles des intrigants. Ce sont eux qui ont inventé ce bel aphorisme : ni prolétaire, ni bourgeois mais démocrate ! Qu’est-ce donc qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc »

Hélène BALAZARD abuse aussi des « mots en caoutchouc », comme la démocratie, le bien commun, etc., mais sur le fond, elle aura œuvré à la réflexion relative aux garanties coopératives.

L’association LGOC travaille sur ces questions depuis 2011 en proposant une vraie coopération dans une action collective. Pour cela, elle prône la rotation de tous à toutes les fonctions, la réciprocité, la vérification, le regard croisé et l’intermédiation (éviter la domination d’individus isolés par les tyrans charismatiques). La BBCO implique le refus de tous ces principes, puisqu’elle renforce la distinction entre dirigeants et dirigés, sur fond de public manipulé, de leaders enrégimentés et d’organisateurs stipendiés.

La bonne attitude n’est pas d’en vouloir à Hélène BALAZARD, d'autant qu'elle a la franchise d'aborder ces problèmes. De la même manière, il serait absurde de jeter le bébé avec l’eau du bain en prétendant que les discussions sur le pouvoir d’agir ne concernent que des rentiers bohèmes mangeurs de subventions.

Ne nous montrons pas plus sectaires que BLANQUI. Reconnaissons l’utilité des regards croisés portés sur les mêmes problèmes par des personnes ayant eu des trajectoires différentes.

Les spécialistes de l’organisation communautaire à base large (Broad Based Community Organization) ont des choses à nous apprendre, ne serait-ce que sur les risques qu’il convient d’éviter, notamment au plan du compagnonnage professionnel et de la domination charismatique des organisateurs.

On comprendra, néanmoins, que le concept d’acquisition du pouvoir d’agir (empowerment) soit préféré ici à celui de BBCO. La dimension communautariste de cette dernière est effectivement malsaine et contraire aux principes constitutionnels français ainsi qu’à la sécurité nationale. Le comportement parfois égocentrique des organisateurs communautaires relève, de surcroît, plus souvent d’un opportunisme cynique que d’un processus d’émancipation du peuple basé sur des principes précis. On y reviendra.

dimanche 10 mai 2015

The return of the Court/Country antithesis

In his analysis about the defeat (“Why did Labour lose so badly”, http://bit.ly/1Egpn22), George EATON explained that “Labour is losing votes in all regions and to all parties for different reasons - to Scottish nationalists, to anti-immigration Ukippers, to southern conservatives, to anti-austerity Greens. There is no obvious strategy to address them all.

Laurie PENNY, on the other hand, believes that “depression is not inappropriate at this time. But the moment when you give in to it utterly is the moment they've won. They win when people start saying things like «that's just the way the world is».

And after that : The opposite of depression is not happiness. It’s not even hope. The opposite of depression is action.” (http://bit.ly/1zNkOjg)

Well ! How can we act now ?

Labour tried to avoid the opposition between outsiders and insiders. In order to do that, Co-operators have always wanted to transform outsiders into insiders.

Alas, even if Co-operators have far more influence in Great Britain than in France, no prophet is accepted in his own country…

The strength of UKIP seems to be linked with a division of society also perceived in France (between metropolitan elite and the periphery, http://tinyurl.com/p8yg5q9 and http://bit.ly/1yk5jy2).

The old division between Country and Court has returned. In the eyes of a vast majority of squires in 1640, “The Country was virtuous, the Court wicked ; the Country was thrifty, the Court extravagant ; the Country was honest, the Court corrupt […] ; the Country was nationalist, the Court xenophile […] ; the Country was the defender of old ways and old liberties, the Court the promoter of administrative novelties and new tyrannical practices […]” (Laurence STONE, The Causes of English Revolution. 1529-1642, ARK PAPERBACKS, 185 p.)




Now, Brussels impersonates the Court and Labour may probably be seen by honest midlands’ workers as an association of courtiers.

Proving that cooperation is the best weapon to fight free-riding is certainly one of the most efficient way to emphasize were the true courtiers are, because free-riders are not only those who benefit from welfare state…

Of course, the free-rider concept is a part of Public Choice Theories, which have a weakness. They are too pessimistic. When civism is well paid, free-riding disappears.


When co-operation will be seen as the best choice, British Co-operators will win again. So, no need to be depressed !

dimanche 3 mai 2015

Blue Labour, empowerment and co-ops

In France, reactionary thinkers like Marie-Pauline DESWARTE (http://bit.ly/1E4XdWY) fight individualism.

They criticize people who want rights without duties.

Mme DESWARTE insists on the importance of relationships.

A lot of citizens may agree with that.

Nevertheless, Mme DESWARTE explains other things too. She says that traditions should bind us all.

For this author, the religious past of Occident has created habits rooted in French people.

The division of society between the aristocracy who fights, the clergy, committed to prayers, and the peasants, condemned to feed the elite, is natural in the eyes of Mme DESWARTE. 




In her opinion, French people have been genetically changed by this past. Everyone can guess that Mme DESWARTE is not really in favour of immigration, because immigrants don’t have this culture and these habits passed on in their genes.

Are those who fight individualism obliged to agree with Mme DESWARTE on everything she says ? Certainly not !

In England, prominent thinkers fight individualism without wanting an omnipotent elite linked with a reactionary church.

Blue Labour, for example, isthe Labour Party pressure group that aims to put relationships and responsibility at the heart of British politics” (http://www.bluelabour.org/).

Critiquing the dominance in Britain of a social-cultural liberalism linked to the left and a free-market liberalism associated with the right, Blue Labour blends a ‘‘progressive’’ commitment to greater economic equality with a disposition emphasizing personal loyalty, family, community and locality.

The prominent thinker of Blue Labour is Lord Maurice GLASMAN.

An informal Blue Labour group exists within the Labour Party and is led by four MP’s (Jon CRUDDAS, Tom WATSON, Frank FIELD and David LAMMY).

Blue Labour often argues with the Red Tories (http://labourlist.org/2015/02/why-we-need-blue-labour/).

In 2010, there was an interesting public exchange of messages between Lord GLASMAN and the Red Tory Philip BLOND (http://bit.ly/1c9H9gH).

Blue Labour point is to reassert the place of reciprocity, solidarity and, above all, friendship and conversation in British politics.

We no longer have sense of being able to shape, collectively or individually, our own destiny.

The Blue Labour argument is that you can’t have collective action without conversation. Constructionists say exactly the same thing and the LGOC, who’s the author of this blog, clearly approves this trend.

Blue Labour preaches a complex gospel, rooted in Christian socialism, urging greater understanding of Labour's working class roots and lost supporters while rejecting big state solutions in favour of community co-operation.
Blue Labour has a strong sense that politics is a struggle between right and wrong, and that love and work are more important than economic reward.

Blue Labour doesn’t want to cater for the freewheelers, rather than hard-working families. The refusal to reward unwanted behaviour is also one of the fights of LGOC.

The solution is not a cosmopolitan disdain for patriotism and the endorsement of a social allocation system that favours the newcomer over those who exhibit decades-long civility and good behaviour.

Despite convincing ideas, Blue Labour is accused of being of a much darker hue than blue (http://www.bbc.com/news/uk-31729729) about immigration.

This accusation is unfair. Blue Labour MP’s have never said that immigrants will automatically be free riders. If free riding is avoided, citizens will be more tolerant and trustful about new immigrants, especially toward asylum seekers who want to fight for democracy too.

The Red Tory Philip BLOND exposes the true weakness of Blue Labour. Perhaps what is most of all lacking in the movement is any operational idea of an economically self-empowering society (http://bit.ly/1DwpcOA).

Few on either side of the political divide think that the public-sector union model in teaching or council services works well. In the eyes of the successful, organised labour doesn’t reward talent and allows free-riders to benefit from others’ hard work. For the unsuccessful, organisation alone will not solve their chronic problems. The unions won’t raise workers’ wages or skill levels and they won’t embrace their wider needs.

If creating co-ops means giving public money to rotten lobbies, that won’t help those who worked hard but were ruined by free riders.

We must define empowerment in order to help the victims of free riding. If we manage to do that, once again, a common destiny will be visible for all.

Then, reactionary thinkers will not remain the only known opponents to individualism.

samedi 2 mai 2015

L’idée républicaine selon Marie Pauline DESWARTE

Dans un ouvrage déjà un peu ancien, Marie-Pauline DESWARTE, qui fut maître de conférences à Paris XIII puis professeure de droit public à l’université d’Artois, a expliqué ce qu’était l’idée républicaine (Essai sur la nature juridique de la République. Constitution, institution ? L’Harmattan, Paris, 2003, 341 p.).




Marie-Pauline DESWARTE, dans son livre, fait le bilan d’une conception de la République aujourd’hui dans l’impasse.

Bien que son analyse soit intéressante, il convient immédiatement de dire ici que cette auteure a pu exprimer, par ailleurs, des idées très particulières.

Après avoir défilé à la Manif pour tous (http://www.lextimes.fr/5.aspx?sr=1208), elle est devenue l’apôtre d’une conception discutable de l’histoire du droit.

Soutenue par un site royaliste des plus virulents (http://bit.ly/1bp9VZe), elle ne cache pas son hostilité à l’avortement, sa sympathie pour Maurras et sa nostalgie de l’Ancien Régime et de ses principes prétendument chrétiens, et cela sur un site où intervient également Alain SORAL (http://bit.ly/1zDx6eo).

Lorsque Marie-Pauline DESWARTE déclare, actuellement, que l’homme est un être relationnel, on ne peut que l’approuver. C’est d’ailleurs une formule souvent employée par des tenants du constructionisme social.

Toutefois, Marie-Pauline DESWARTE en tire comme conclusion le fait que les liens organiques nés dans le passé passent « dans nos gènes », ce qui, cette fois-ci, ferait à juste titre bondir les constructionistes.

Pour cette auteure, le passé organique est censé être bon, et son oubli, une catastrophe.

Autant on peut approuver le rejet de l’individualisme des Jacobins, qui ne voulaient aucun corps intermédiaire entre les citoyens atomisés et l’Etat, autant on ne peut souscrire à cette vision angélique de l’Ancien Régime.

La tripartition entre paysans, nobles et clercs ne relevait pas de l’ordre naturel des choses, n’en déplaise à Marie-Pauline DESWARTE.

Des évêques paillards et des aristocrates dépravés exploitant des paysans incultes, sur fond de floraison des trafics esclavagistes et de parasitisme des détenteurs d’offices… On était loin des valeurs prônées par le Christ.

Ces précisions visent à éviter une accusation de collusion avec Marie-Pauline DESWARTE. On doit, néanmoins, admettre que l’analyse de cette dernière paraît pertinente dans son Essai sur la nature juridique de la République.

En effet, après avoir noté que la Res Publica, au sens de chose publique, avait fait l’objet d’un éloge par Cicéron (p. 29), elle remarque que la Couronne, sous l’Ancien Régime, était une institution (p. 34). La République s’est construite, en France, contre cette institution (p. 79).

Le but du projet républicain a été d’effacer les devoirs individuels envers l’institution pour introduire un devoir collectif visant à supprimer l’exploitation (p. 159).

La recherche des droits fondamentaux est donc le principe structurant de l’ordre juridique républicain (p. 297).

Dès lors, être républicain, cela ne revient plus à savoir comment préserver ce qui appartient à tout le groupe, ce qui fait la res publica, la chose commune. Désormais, être républicain, en France, c’est présenter à la société une liste d’exigences concernant des droits que l’on estime être en position de réclamer.

On notera que cette évolution s’est surtout accentuée après 1918. Les notions de sacrifice pour la nation et de mission civilisatrice de cette dernière étaient très présentes auparavant (pour le meilleur et pour le pire, notamment dans le bellicisme et la colonisation…).

Aujourd’hui, être républicain, c’est donc se permettre de présenter une créance à la société et pleurnicher lorsque l’on n’est pas satisfait, ce qui relève du consumérisme victimaire. Hélas, et comme le disait si bien Margaret THATCHER, on ne peut pas, à proprement parler, dire qu’il existe une société à laquelle on peut demander quelque chose (« there is no such thing as society », http://www.margaretthatcher.org/document/106689).

La société, c’est toujours quelqu’un de précis qui fera le travail. Réclamer une chose à la société sans s’intéresser à ce que l’on fera pour elle, cela revient à exiger le sacrifice de certains pour pouvoir « jouir sans entraves » de son côté… Cela revient à punir ses alliés et à créer une fracture avec eux.

On pense à toute cette Bohème qui, durant des années, a agoni d’injures les forces de l’ordre avant de manifester en masse quand elle s’est sentie menacée dans sa liberté d’expression, le tout en applaudissant les CRS.

Tous ces demandeurs de sécurité s’intéressent-ils pour autant au sort des policiers et des gendarmes qui les protègent ? S’intéressent-ils au sort des veuves de policiers et de soldats morts en fonction ?

Cela ne veut pas pour autant dire qu’il faut condamner le progrès et revenir au bon vieux temps de l’aristocratie corrompue, car elle aussi faisait reposer sa fortune sur l’exploitation des serviteurs invisibles du bien commun.

Les indignités commises par la monarchie absolutiste sont également à la racine de la violence qui a explosé en France puis en Europe entre 1789 et 1815. Dissimuler ces indignités, c’est s’en faire le complice.

La solution à l’épuisement du mythe républicain actuel n’est ni le retour aux dépravations passées, ni le règne du « pas vu, pas pris » sur fond de jungle exploiteuse. Margaret THATCHER, lorsqu’elle soutenait des tyrans racistes alors qu’il ne s’agissait plus d’une nécessité liée à la lutte contre le stalinisme, n’était pas la mieux placée pour donner des leçons.

C’est plutôt le souci réel du bien commun que nous devons retrouver.

Cela passe par une véritable réflexion sur les garanties nécessaires pour que l’action collective ne camoufle pas une banale exploitation.

La coopération authentique doit être prônée. Elle nécessite une vérification de l’adéquation des actions par rapport aux principes. Cela passe par une rotation de tous aux postes permettant l’accès à l’information. A son tour, la rotation rend possible une alternance dans les fonctions et donc un début de réciprocité des apports des uns et des autres, puisque ce ne sont pas toujours les mêmes qui font tout.

La diversité des intérêts et des trajectoires passées fait que la vérification mentionnée plus haut s’opérera en permettant des regards croisés sur les actes de chacun. Enfin, il faut éviter que chaque participant à l’action collective puisse être pris à partie seul. L’intermédiation du groupe et des autorités collectives permet d’éviter que des individus ne soient harcelés et manipulés. C’est toujours à l’institution qu’il faut s’adresser et non aux personnes fragilisées par les multiples relations qu’elles ont nouées et les exigences qu’elles impliquent.

On peut donc prôner une république plus authentique sans basculer dans un spontanéisme un peu bohème. La coopération n’est pas condamnée à devenir un slogan vide destiné à tromper des pigeons et à accabler de demandes infondées des individus vulnérables car isolés, sur fond de désengagement de l’Etat ou de captation des deniers publics par des mafias.


On n’est pas non plus obligé de prôner le retour à l’Ancien Régime sur fond de geignardise maurassienne et de négationnisme concernant l’esclavagisme.

lundi 20 avril 2015

André TURMEL et la triade de l’action collective

L’intérêt du débat sur l’action collective en copropriété réside dans la forte présence du nihilisme institutionnel dans ce secteur.

De nombreux acteurs adorent donner des leçons qu’ils sont les premiers à violer. Toutefois, ils ne voient pas en quoi cela fait d’eux des nihilistes. Dès lors, il est temps de les inciter à regarder leurs actes en face.

Chacun croit en un bien et en un mal. Ce n’est pas une question de morale. Le bien peut n’être que l’accomplissement de son propre plaisir, par exemple. Dès lors, chacun se doit, par cohérence, d’inciter au bien et de punir le mal, non par gentillesse mais pour que la société soit mise sur de bons rails par rapport à ce qui est souhaité. Quand on en est incapable et que l’on laisse récompenser le mal et punir le bien selon ses propres critères, on se moque de la direction que prendra le monde. Tel est le nihilisme.

Le projet institutionnel consiste justement à construire de manière pérenne l’activité collective pour l’orienter vers ce que l’on estime être le bien. A l’inverse, se moquer de la victoire du bien ou du mal revient à être un nihiliste institutionnel.

André TURMEL, dans un article déjà ancien et cité ici (http://bit.ly/1E2qZla), nous aide à y voir plus clair, en différenciant clairement institution, organisation et établissement.

Les discours sur les institutions sont souvent confus et flous. Dans la pratique, beaucoup bavassent concernant la solidarité mais continuent à harceler des individus de manière illégitime en décourageant ainsi toute attitude solidaire.

Pour éviter ce travers, il faut bien comprendre que l’institution constitue un processus, un aménagement des relations autour d’une activité sociale pérenne. L’Enseignement scolaire, la Justice, la Défense Nationale, l’Université, l’Hôpital public, le Service Postal sont des institutions.

Défendre le territoire, ce n’est pas seulement un projet ou un rêve. C’est un processus qui doit permettre l’adaptation à la réalité pour obtenir des résultats. C’est donc une direction précise de l’activité.

Pour que ces institutions aient une réalité concrète, il faut qu’elles réalisent leurs objectifs dans des établissements, c’est-à-dire des espaces géographiques et physiques dans lesquels l’institution se matérialise empiriquement.

Sans juges, pas de Justice. Sans boîtes aux lettres ni facteurs, pas de Service Postal. Sans écoles primaires ni collèges, par d’Enseignement scolaire.

Enfin, si les facteurs, les enseignants, les magistrats, les greffiers ne sont ni payés, ni contrôlés, ni même appelés à agir dans un certain sens, on s’en remet au hasard et au bénévolat spontané.

Toute institution, pour avoir une vie concrète, suppose une organisation, c’est-à-dire une « hiérarchie de pouvoir, une structure formelle et informelle d'autorité, une division du travail, un contrôle des tâches, des contraintes budgétaires, etc.  », comme le rappelle André TURMEL.

Organisation, institution et établissements sont donc complémentaires mais pas interchangeables.

Ce n’est pas parce qu’il existe des établissements scolaires que l’Enseignement scolaire, en tant que processus institutionnel, fonctionnera convenablement. Ce n’est pas parce que des personnes sont payées pour enseigner qu’elles parviendront à faire maîtriser des savoirs élémentaires aux élèves, malgré une bonne organisation des services de paye.

Une institution a besoin d’une organisation et d’établissements pour exister. A leur tour, ces établissements et cette organisation détermineront dans quel sens évolue le processus institutionnel.

De la même manière, les établissements doivent leur création au processus institutionnel et leurs modalités de fonctionnement à l’organisation.

Enfin, l’organisation résulte à la fois de l’effort institutionnel et des pratiques mises en place dans les établissements.

André TURMEL parle donc du « triptyque » ou de la « triade » formée par l’institution, l’organisation et les établissements. Chaque élément ne peut être conçu sans les deux autres qui permettent de le définir.



Cela permet de rompre avec une vision niaise ou irréaliste de l’institution, qui ne doit pas être conçue comme un simple verbiage. Le processus institutionnel est une trajectoire qui s’inscrit dans les faits. La direction dans laquelle s’inscrit une institution résulte de l’organisation de l’activité dans les établissements, et non d’un simple songe.

C’est exactement pour cela qu’une certaine confusion règne entre groupement, organisation, établissements et institution dans la tête de ceux qui sont recroquevillés sur leurs statuts et qui refusent de regarder vers quoi leur activité concrète mène la société. Ce nihilisme institutionnel, qui résulte donc d’un arrivisme statutaire, consiste en un refus de savoir où l’on va au plan collectif. C’est un obscurantisme.

Placer l’institution dans les préoccupations liées à l’action collective implique donc un rapport au savoir. Instituer, c’est savoir où l’on se dirige, et éventuellement corriger le tir. Organiser, c’est pérenniser l’activité. Etablir des structures concrètes, c’est consommer des ressources dans le but d’instituer et d’organiser.



En aucun cas, il ne s’agit ici de stigmatiser la consommation de ressources, puisque la genèse d’établissements est indispensable pour concrétiser un processus institutionnel. De la même manière, il ne s’agit pas ici de diaboliser l’organisation, qui serait censée être triviale, par rapport à l’institution, qui relèverait des buts nobles. Sans organisation, par d’institution non plus.

Ce caractère indispensable de chaque élément de la triade, dont aucun ne doit être méprisé, fait penser à la triade hindouiste, la trimūrti, composée de Brahmā, le constructeur de la création, Viṣṇu, le préservateur de la création, et Śiva, qui consomme des ressources pour générer la création, et qui est donc à la fois le destructeur et celui qui symbolise la fertilité.

Brahmā incarne bien le processus d’institutionnalisation en ce qu’il fixe une direction grâce au savoir. Viṣṇu incarne le processus d’organisation, en ce qu’il pérennise l’activité. Śiva incarne bien le processus d’établissement, en ce qu’il consomme des ressources pour créer un lieu physique de l’activité.

En aucun cas il ne s’agit de hiérarchiser Brahmā, Viṣṇu et Śiva de manière simpliste et univoque en prétendant que le constructeur de la direction de l’activité serait supérieur à l’organisateur et plus encore au consommateur de ressources. Les trois sont indispensables. Cela ne signifie pas que le fait d’oublier l’un au profit des deux autres soit parfaitement prudent ou logique.

L’emploi par André TURMEL de la notion de triade montre qu’il avait peut-être ce contexte religieux en tête.

La métaphore est d’autant plus éclairante qu’il y a un rapport entre les grands dieux hindouistes et le sacrifice (voir Madeleine BIARDEAU, L’Hindouisme. Anthropologie d’une civilisation, Champs, Flammarion, Paris, 1995, 313 p., et notamment pp. 123, 159 et 161).

Or, cette problématique du sacrifice est au cœur de l’activité collective aussi, puisqu’il est demandé aux participants de sacrifier leur temps et leurs intérêts immédiats au nom d’une direction précise de l’activité sociale.

Madeleine BIARDEAU montre à quel point le sacrifice, en ce qu’il implique une consommation, est à la fois indispensable et dangereux. Śiva le bienveillant est également Rudra le terrible (pp. 158-159).

Celui qui consomme par habitude et dans l’indifférence risque vite de s’opposer à celui qui se sacrifie pour qu’une direction précise soit prise par la société. L’affrontement risque très rapidement de rendre ces adversaires difficilement conciliables. C’est la fracture sacrificielle repérée à de nombreuses fois ici.

On notera que d’autres auteurs ont une vision plus hétérodoxe de la trimūrti, qu’ils rapprochent de la Trinité chrétienne (Alain DANIÉLOU, Mythes et dieux de l’Inde. Le polythéisme hindou, Champs, Flammarion, Paris, 1997, édition originale en 1992, 643 p., et notamment p. 53) ce qui est sans doute audacieux et pas forcément convaincant, notamment au plan de la théologie occidentale…


Confondre Śiva avec le père, Viṣṇu avec le Fils, et Brahmā avec le Saint Esprit paraît hautement problématique, puisque les trois dieux hindouistes sont des divinités distinctes alors que les hypostases, dans la Trinité, participent d’un Dieu unique.