lundi 20 avril 2015

André TURMEL et la triade de l’action collective

L’intérêt du débat sur l’action collective en copropriété réside dans la forte présence du nihilisme institutionnel dans ce secteur.

De nombreux acteurs adorent donner des leçons qu’ils sont les premiers à violer. Toutefois, ils ne voient pas en quoi cela fait d’eux des nihilistes. Dès lors, il est temps de les inciter à regarder leurs actes en face.

Chacun croit en un bien et en un mal. Ce n’est pas une question de morale. Le bien peut n’être que l’accomplissement de son propre plaisir, par exemple. Dès lors, chacun se doit, par cohérence, d’inciter au bien et de punir le mal, non par gentillesse mais pour que la société soit mise sur de bons rails par rapport à ce qui est souhaité. Quand on en est incapable et que l’on laisse récompenser le mal et punir le bien selon ses propres critères, on se moque de la direction que prendra le monde. Tel est le nihilisme.

Le projet institutionnel consiste justement à construire de manière pérenne l’activité collective pour l’orienter vers ce que l’on estime être le bien. A l’inverse, se moquer de la victoire du bien ou du mal revient à être un nihiliste institutionnel.

André TURMEL, dans un article déjà ancien et cité ici (http://bit.ly/1E2qZla), nous aide à y voir plus clair, en différenciant clairement institution, organisation et établissement.

Les discours sur les institutions sont souvent confus et flous. Dans la pratique, beaucoup bavassent concernant la solidarité mais continuent à harceler des individus de manière illégitime en décourageant ainsi toute attitude solidaire.

Pour éviter ce travers, il faut bien comprendre que l’institution constitue un processus, un aménagement des relations autour d’une activité sociale pérenne. L’Enseignement scolaire, la Justice, la Défense Nationale, l’Université, l’Hôpital public, le Service Postal sont des institutions.

Défendre le territoire, ce n’est pas seulement un projet ou un rêve. C’est un processus qui doit permettre l’adaptation à la réalité pour obtenir des résultats. C’est donc une direction précise de l’activité.

Pour que ces institutions aient une réalité concrète, il faut qu’elles réalisent leurs objectifs dans des établissements, c’est-à-dire des espaces géographiques et physiques dans lesquels l’institution se matérialise empiriquement.

Sans juges, pas de Justice. Sans boîtes aux lettres ni facteurs, pas de Service Postal. Sans écoles primaires ni collèges, par d’Enseignement scolaire.

Enfin, si les facteurs, les enseignants, les magistrats, les greffiers ne sont ni payés, ni contrôlés, ni même appelés à agir dans un certain sens, on s’en remet au hasard et au bénévolat spontané.

Toute institution, pour avoir une vie concrète, suppose une organisation, c’est-à-dire une « hiérarchie de pouvoir, une structure formelle et informelle d'autorité, une division du travail, un contrôle des tâches, des contraintes budgétaires, etc.  », comme le rappelle André TURMEL.

Organisation, institution et établissements sont donc complémentaires mais pas interchangeables.

Ce n’est pas parce qu’il existe des établissements scolaires que l’Enseignement scolaire, en tant que processus institutionnel, fonctionnera convenablement. Ce n’est pas parce que des personnes sont payées pour enseigner qu’elles parviendront à faire maîtriser des savoirs élémentaires aux élèves, malgré une bonne organisation des services de paye.

Une institution a besoin d’une organisation et d’établissements pour exister. A leur tour, ces établissements et cette organisation détermineront dans quel sens évolue le processus institutionnel.

De la même manière, les établissements doivent leur création au processus institutionnel et leurs modalités de fonctionnement à l’organisation.

Enfin, l’organisation résulte à la fois de l’effort institutionnel et des pratiques mises en place dans les établissements.

André TURMEL parle donc du « triptyque » ou de la « triade » formée par l’institution, l’organisation et les établissements. Chaque élément ne peut être conçu sans les deux autres qui permettent de le définir.



Cela permet de rompre avec une vision niaise ou irréaliste de l’institution, qui ne doit pas être conçue comme un simple verbiage. Le processus institutionnel est une trajectoire qui s’inscrit dans les faits. La direction dans laquelle s’inscrit une institution résulte de l’organisation de l’activité dans les établissements, et non d’un simple songe.

C’est exactement pour cela qu’une certaine confusion règne entre groupement, organisation, établissements et institution dans la tête de ceux qui sont recroquevillés sur leurs statuts et qui refusent de regarder vers quoi leur activité concrète mène la société. Ce nihilisme institutionnel, qui résulte donc d’un arrivisme statutaire, consiste en un refus de savoir où l’on va au plan collectif. C’est un obscurantisme.

Placer l’institution dans les préoccupations liées à l’action collective implique donc un rapport au savoir. Instituer, c’est savoir où l’on se dirige, et éventuellement corriger le tir. Organiser, c’est pérenniser l’activité. Etablir des structures concrètes, c’est consommer des ressources dans le but d’instituer et d’organiser.



En aucun cas, il ne s’agit ici de stigmatiser la consommation de ressources, puisque la genèse d’établissements est indispensable pour concrétiser un processus institutionnel. De la même manière, il ne s’agit pas ici de diaboliser l’organisation, qui serait censée être triviale, par rapport à l’institution, qui relèverait des buts nobles. Sans organisation, par d’institution non plus.

Ce caractère indispensable de chaque élément de la triade, dont aucun ne doit être méprisé, fait penser à la triade hindouiste, la trimūrti, composée de Brahmā, le constructeur de la création, Viṣṇu, le préservateur de la création, et Śiva, qui consomme des ressources pour générer la création, et qui est donc à la fois le destructeur et celui qui symbolise la fertilité.

Brahmā incarne bien le processus d’institutionnalisation en ce qu’il fixe une direction grâce au savoir. Viṣṇu incarne le processus d’organisation, en ce qu’il pérennise l’activité. Śiva incarne bien le processus d’établissement, en ce qu’il consomme des ressources pour créer un lieu physique de l’activité.

En aucun cas il ne s’agit de hiérarchiser Brahmā, Viṣṇu et Śiva de manière simpliste et univoque en prétendant que le constructeur de la direction de l’activité serait supérieur à l’organisateur et plus encore au consommateur de ressources. Les trois sont indispensables. Cela ne signifie pas que le fait d’oublier l’un au profit des deux autres soit parfaitement prudent ou logique.

L’emploi par André TURMEL de la notion de triade montre qu’il avait peut-être ce contexte religieux en tête.

La métaphore est d’autant plus éclairante qu’il y a un rapport entre les grands dieux hindouistes et le sacrifice (voir Madeleine BIARDEAU, L’Hindouisme. Anthropologie d’une civilisation, Champs, Flammarion, Paris, 1995, 313 p., et notamment pp. 123, 159 et 161).

Or, cette problématique du sacrifice est au cœur de l’activité collective aussi, puisqu’il est demandé aux participants de sacrifier leur temps et leurs intérêts immédiats au nom d’une direction précise de l’activité sociale.

Madeleine BIARDEAU montre à quel point le sacrifice, en ce qu’il implique une consommation, est à la fois indispensable et dangereux. Śiva le bienveillant est également Rudra le terrible (pp. 158-159).

Celui qui consomme par habitude et dans l’indifférence risque vite de s’opposer à celui qui se sacrifie pour qu’une direction précise soit prise par la société. L’affrontement risque très rapidement de rendre ces adversaires difficilement conciliables. C’est la fracture sacrificielle repérée à de nombreuses fois ici.

On notera que d’autres auteurs ont une vision plus hétérodoxe de la trimūrti, qu’ils rapprochent de la Trinité chrétienne (Alain DANIÉLOU, Mythes et dieux de l’Inde. Le polythéisme hindou, Champs, Flammarion, Paris, 1997, édition originale en 1992, 643 p., et notamment p. 53) ce qui est sans doute audacieux et pas forcément convaincant, notamment au plan de la théologie occidentale…


Confondre Śiva avec le père, Viṣṇu avec le Fils, et Brahmā avec le Saint Esprit paraît hautement problématique, puisque les trois dieux hindouistes sont des divinités distinctes alors que les hypostases, dans la Trinité, participent d’un Dieu unique.

mardi 24 mars 2015

La leçon de sagesse de Christian ATIAS

(Article révisé le 13 août 2019)

Christian ATIAS, professeur de droit à Aix-Marseille de 1980 à 2012, nous a quittés le 11 février 2015 (http://www.wikiberal.org/wiki/Christian_Atias).

L’association LGOC a déjà indiqué combien cet auteur a compté pour elle.

Christian ATIAS était un grand spécialiste du droit des structures permettant à des propriétaires de gérer un bien immobilier en commun. Les travaux qu’il a publiés sur les ASL (Associations Syndicales Libres) sont, notamment, particulièrement remarquables. Sa grande culture, sa vaste connaissance des normes, ainsi que son sens de la formule, rendaient ses nombreux articles de doctrine passionnants. L’entretien qu’il a accordé aux Informations Rapides de la Copropriété en 2014 sur la loi ALUR était, par exemple, très instructif (http://bit.ly/1HzdZnH).

Surtout, Christian ATIAS fut l’un des rares enseignants de droit à s’être penché sur les unions de syndicats. On se souvient notamment de sa note jurisprudence intitulée « Le sacrifice procédural des intérêts des copropriétaires en union de syndicats » (commentaire d’un arrêt du 26 février 2003 rendu par la 3ème chambre civile de la Cour de cassation, Recueil Dalloz 2003 pp. 995-998). A cette occasion, il qualifiait ces structures, prévues par l’article 29 de la loi du 10 juillet 1965, de « traquenards ». Dans son bulletin Droits et Construction Sociale n° 43 (27 juin 2014), p. 5, l’association LGOC a pleinement approuvé cette position.

La grande perte que constitue la disparition de cet auteur ne saurait trop être soulignée, puisqu’il alliait un talent incontestable à une franchise digne de louanges, qualités assez rares aujourd’hui (http://bit.ly/19MOim3).

Au-delà de la tristesse, il nous appartient néanmoins de continuer à suivre les pistes stimulantes qu’il a ouvertes.

Christian ATIAS connaissait bien le Japon, où il a enseigné, et en parlait la langue (http://bit.ly/1xuSzFg). Cela a donné à ses vues une profondeur dont on perçoit les signes dans son œuvre.

Bien entendu, on peut ne pas partager ses opinions politiques, et notamment son intérêt pour la pensée de Charles MAURRAS ou son royalisme non dissimulé. Certes, le souci du lien nécessaire pour construire une trajectoire collective était digne d’attention (http://bit.ly/1C7yqnc). La vision qu’avait Christian ATIAS de la monarchie française, où le roi est perçu commun un pontife, un homme qui fait le pont entre la sphère des activités humaines et l’ordre céleste, n’était d’ailleurs curieusement pas éloignée de la conception japonaise du tennō heika (, souverain céleste qui trône ici-bas, traduit malencontreusement par le mot « empereur »). Cette approche rappelle aussi le rôle du Fils du Ciel en Chine (tīan zĭ, 天子, là encore maladroitement traduit par « empereur ») (voir le cours de Mme Anne CHENG du 5 février 2015 au Collège de France, http://bit.ly/1FzXdUQ).

On peut néanmoins douter d’une adéquation parfaite à la réalité historique de cette royauté perçue comme ciment naturel de la nation. Les abus de l’absolutisme à partir du XVIe siècle ainsi que les errements des monarchistes français au XIXe siècle n’ont sans doute pas été sans conséquences. En effet, ils expliquent d’ailleurs peut-être les difficultés de la droite française à élaborer un projet à la fois pertinent et cohérent face à la pensée bohème fondée sur la lutte des places et la captation statutaire.

En tout état de cause, Christian ATIAS n’était pas responsables d’égarements commis par les légitimistes ou les orléanistes avant 1900, même s’il a pu être un peu trop indulgent à leur égard…

Cela ne retire rien à l’intérêt de ses conceptions sur la théorie juridique. Son intervention sur l’analyse économique du droit devra rester gravée dans nos mémoires.

Le courant de l’analyse économique du droit a été lancé par Ejan MACKAAY, professeur à l’université de Montréal. Ce dernier a fait un bref résumé de sa position dans ses « Remarques introductives », R.R.J. (Revue de la Recherche Juridique, droit prospectif), 2008-5, pp. 2461 à 2468 :

« Dans l’analyse économique du droit, les règles sont appréhendées comme influençant les comportements de l’acteur justiciable par la modification de leurs coûts et avantages. Devant cette modification, les acteurs peuvent, rationnellement, décider d’adapter leur comportement en conséquence. L’analyse cherche à prévoir cette adaptation et à déterminer l’effet net des adaptations entreprises par différents acteurs et pose éventuellement la question de savoir s’il correspond à la volonté de l’autorité publique qui a énoncé la règle. Remarquablement, en faisant cet exercice pour l’ensemble des règles du droit civil, on observe que la plupart d’entre elles paraissent formulées comme s’il s’agissait de minimiser les coûts des interactions humaines ou d’optimiser les incitations à l’usage prudent des ressources rares ou à l’innovation, tout cela contribuant à maximiser le bien-être, au sens où les économistes emploient le terme. »

Christian ATIAS a réagi dans un article intitulé « Sur E. Mackaay et St. Rousseau, Analyse économique du droit, Paris, Dalloz, éditions Thémis, 2008 », R.R.J., 2008-5, pp. 2469 à 2475

D’abord, il a approuvé l’idée qu’il soit nécessaire de mieux réfléchir sur les conséquences économiques d’une nouvelle norme juridique que l’on souhaite édicter. Cependant, il a aussi rappelé que la volonté de produire des règles pour changer les comportements peut conduire à un point de vue très interventionniste, voire même arrogant et simpliste. Le fait qu’une norme énonce un modèle de comportement ne suffit pas pour garantir que les effets escomptés seront obtenus.

« La règle ne fait que ce qu’elle fait entendre, en fonction de la façon dont elle s’insère dans un corps global, de la façon dont elle est comprise, mise en œuvre et acceptée »

Christian ATIAS appelait donc à la prudence :

« Les effets des règles sont parfaitement imprévisibles parce qu’ils se conjuguent avec les traditions juridiques et sociales, avec ceux d’autres règles, avec les particularités des situations individuelles, avec les idéologies dominantes ou souterraines… »

Dès lors, même si l’analyse économique du droit était légitime, il ne fallait pas trop en attendre.

« C’est une chose que de ne pas légiférer à l’aveugle ou pour répondre à des revendications pressantes, à des fins électorales notamment ; c’en une toute autre que de confondre l’étude des situations à régir avec les résultats à venir de la législation. »

Tout ceci doit nous conduire à l’humilité et à la lucidité quant à la véritable nature du droit. Les normes juridiques ne sont pas la résultante mécanique de la volonté du peuple. Selon l’idéologie de la volonté générale, ce dernier est censé choisir la meilleure manière de transformer la réalité, mais il s’agit là d’une fiction.

« L’intention du législateur est un mythe ; nul n’en doute. Elle n’a pas d’existence réelle, parce que l’adoption des dispositions légales fait l’objet de décisions collectives ; nul ne peut savoir quelle fut l’intention de la majorité des votants. »

Toutefois, cette fiction conserve une utilité. Elle permet de percevoir la nature même du droit, à savoir le fait qu’il constitue une limite, un cadre qui échappe à son auteur et s’impose à lui.

« Ce mythe est fondateur. Il n’a de sens que parce qu’il montre que la loi n’appartient pas à ses auteurs. L’intention du législateur est la référence qui guide la réflexion sur ce que pourrait être la bonne règle, la recherche de la raison de droit. L’analyse économique du droit ne peut réduire son examen à la décision législative ou prétorienne ; c’est un phénomène beaucoup plus complexe qu’elle doit prendre pour objet. »

Le droit constitue donc un processus de limitation. Dès lors, il convient d’analyser en quoi la dynamique juridique permet de lutter contre l’es caprices des acteurs sociaux, comme l'a fait Christian ATIAS dans son ouvrage Théorie contre arbitraire (PUF, 1987), disponible sous format EPub depuis novembre 2018. 




Christian ATIAS refusait avec raison de réduire le droit au statut de simple instrument facile à manier. Dans le même temps, il rejetait le positivisme juridique, c’est-à-dire le fait de ne voir dans le droit qu’un corps de règles effectivement suivies sur le terrain.

Le droit est plus qu’une simple description de normes repérables à l’avance. L’information juridique n’est pas un produit de consommation sur lequel on peut se jeter gratuitement « comme une bête assoiffée sur un point d’eau » (comme le dit Michel ONFRAY, voir http://bit.ly/1HDTnId).

Connaître le droit, c’est percevoir le processus dont il participe, c’est-à-dire la création d’une norme qui dépasse celui qui l’énonce. Comme le disait Christian ATIAS dans Théorie contre arbitraire (point 3) : « Le droit n'est pas ; il advient. Il advient sans espoir d'être jamais advenu. Il est cheminement, itinéraire » 

Oublier cet impératif, c’est s’exposer à des conséquences regrettables qui découlent d’un ordre des choses que l’on peut qualifier de naturel, même s’il est complexe à repérer.

Ainsi, transformer le législateur ou les magistrats en technocrates arrogants, omnipotents et fantaisistes a un prix par rapport au comportement de l’ensemble des autres acteurs sociaux. Cette violence impunie finit par être imitée par tous. Une forme de chaos et d’affaiblissement de l’Etat s’ensuit. Le refus de prendre en compte les implications de certaines attitudes peut donc coûter cher. Voilà pourquoi il faut savoir repérer calmement les logiques pernicieuses induites par un orgueil démesuré. Tel est l’ordre naturel qu’il convient de prendre en compte pour orienter l’interprétation juridique. C’est dans ce sens que le législateur et le juge sont faillibles et qu’il faut savoir s’en souvenir.

« Il n’est pas rare que le législateur ou les juges s’égarent. Cette réalité est tenue pour une anomalie exceptionnelle et négligeable ; c’est un postulat aussi coûteux que dangereux. De trop nombreuses erreurs affectent l’image du droit, sa signification symbolique ; son acceptation sociale est en cause. »

C'est là une leçon de sagesse que nous ne devrons pas oublier.

vendredi 20 février 2015

« Pas fraudeurs, s’abstenir ! » ou le chant des rossignols




Bientôt, la loi du 10 juillet 1965 organisant en France le statut de la copropriété aura 50 ans.

Beaucoup vont s’interroger sur son bilan.

Un gros tiers des immeubles en copropriété connaissent à la fois des difficultés réelles et des perspectives très sombres concernant la maîtrise de la consommation d’énergie. Est-ce de la faute à la loi de 1965 ?

Certes, ce texte porte une vision bonapartiste de la société (http://bit.ly/1zglr0V). En outre, il sera très difficile, désormais, de surmonter les défis rencontrés par de nombreux syndicats de copropriétaires (http://bit.ly/1688zQ2).

Les rédacteurs de la loi de 1965 sont-ils coupables de cette situation ?

Pour répondre à une telle interrogation, il faut voir ce qui différencie les syndicats de copropriétaires en crise et ceux qui fonctionnent tout à fait correctement (avec un bâti sain, des copropriétaires en mesure de payer des travaux importants à l’avenir, des relations convenables entre syndic et copropriétaires ainsi qu’une absence d’arriérés de charges).

La réponse est très simple. A la mise en copropriété puis lors de toutes les ventes, les syndicats de copropriétaires dysfonctionnels ont attiré des personnes auxquelles il a fallu mentir.

Aucune personne sensée n’achète avec la certitude que tout ira mal. Or, dans la plupart des immeubles en difficulté, les crises futures étaient prévisibles dès le départ. En outre, si la dérive a été progressive, elle est généralement due à des copropriétaires assez malhonnêtes pour ne pas vendre alors que leurs impayés croissaient.

Ces deux phénomènes très classiques ont des noms connus : la fraude et la filouterie.

La fraude est une notion vieille comme le droit romain. Elle consiste en des manœuvres visant à tromper une personne (voir Cours élémentaires de droit romain, E. DIDIER-PAILHÉ, 3ème édition revue par Charles TARTARI, Larose et Forcel, Paris, 1887, pp. 242 à 247, et notamment p. 243 sur l’animus furandi).

Quand on crée une copropriété dont on sait qu’elle sera dysfonctionnelle, on commet une fraude.

La filouterie est le fait par une personne qui sait être dans l'impossibilité absolue de payer ou qui est déterminée à ne pas payer, d’obtenir un bien ou des services (article 313-5 du Code Pénal).

Quand on achète un bien en copropriété et que l’on reste propriétaire en ne pouvant pas payer les charges nécessaires, on commet une filouterie.

Tout le problème est que la fraude et la filouterie ne sont pas toujours des infractions pénales.

La filouterie n’est réprimée que lorsque l’on obtient ainsi des aliments, des boissons, du carburant, un transport ou une chambre d’hôtel, et c’est tout.

La filouterie en matière financière ou immobilière n’est pas un délit, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, avec les conséquences que l’on sait, notamment lors de la crise des subprimes.

Quant à la fraude, elle constitue un des éléments constitutifs de l’escroquerie, mais, là encore, le droit pénal est d’interprétation stricte et tout acte frauduleux n’est pas forcément une escroquerie.

Selon  l’article 313-1 du Code Pénal, « L'escroquerie est le fait, soit par l'usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par l'abus d'une qualité vraie, soit par l'emploi de manœuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d'un tiers, à remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à consentir un acte opérant obligation ou décharge. »

On notera que cette définition est quasiment illisible pour les simples citoyens… En outre, il faut que la fraude vise une personne en particulier et non qu’elle soit hypothétique. Celui qui crée une copropriété dysfonctionnelle (et se fait payer pour cela) sait qu’il va nuire à quelqu’un mais ne sait pas encore à qui.

C’est une fraude, mais pas une escroquerie au sens pénal.

Créer une copropriété naturellement dysfonctionnelle, c’est mettre sur le marché ce que le magistrat Jean de MAILLARD appelle un « rossignol », c’est-à-dire un bien à la valeur bien moindre que celle à laquelle il sera vendu (Jean de MAILLARD, L’Arnaque. La finance au-dessus des lois et des règles, Le Débat, Gallimard, Paris, 2010, 305 p.)

Comme le dit si bien Jean de MAILLARD, « Les rossignols constituent donc une menace constante sur l’économie de marché et c’est la faute à la fraude. » (p. 209). En outre, « La fraude est un jeu d’équipe dans lequel chacun joue pour soi » (p. 249).

Hélas, il est très difficile de lutter contre ces fraudes aux rossignols qui ne constituent pas des délits. C’est pour cela que Jean de MAILLARD parle d’une « une nouvelle délinquance impossible à nommer » (p. 10) et qu’il évite de parler de criminalité à son propos (p. 12).

Cette existence de fautes privées qui ne sont pas des délits, même si elles sont particulièrement dangereuses, était connue dès l’antiquité romaine, où l’on distinguait les infractions (crimen) et les manquements civils (delictum privatum) dont la fraude faisait partie en tant qu’un des éléments constitutifs de la soustraction subreptice de la chose d’autrui (le furtum) (voir E. DIDIER-PAILHÉ, pp. 242 et 243) (furtum qui se différencie de la soustraction avec violence, la rapina).

Le législateur a choisi de ne pas faire de la fraude une faute pénale. De la même manière, il a choisi de restreindre le champ de la filouterie. Ce faisant, il a encouragé ces comportements dans le monde immobilier et dans le monde financier. Comme ces pratiques sont devenues massives, même le juge civil ne peut plus les sanctionner, pour ne pas déséquilibrer la société.

Est-ce de la faute du droit bancaire ou de la loi sur la copropriété ? Non. La loi de 1965 ne pouvait rien changer à l’inadaptation générale de notre droit pénal.

S’il y a des syndicats de copropriétaires en difficulté, c’est donc bien la faute à la filouterie et à la fraude, et non aux rédacteurs de la loi de 1965.

L’Etat ne fait rien car il profite au plan fiscal de ces fraudes et compte sur les victimes des filouteries pour assumer des charges qui devraient lui revenir. Les leçons de morale de tous les institutionnels pleurnichards qui déplorent les difficultés en copropriété ressemblent donc à des larmes de crocodiles.

Le verbiage de la loi ALUR vise à rendre le droit illisible pour mieux camoufler les fraudes. Le refus de rendre autonomes et participatives les Sociétés d’Attribution et d’Autopromotion révèle également une volonté de contaminer l’habitat participatif avec la filouterie, en imposant la présence d’individus ayant un sinistre passé au sein des groupes qui se constituent. L’invention de structures complexes et nouvelles qui seront adossées à des produits financiers douteux complète le tableau.

C’est ce que Jean de MAILLARD appelle le triptyque de la fraude, avec l’« existence d’actifs qui ne peuvent être rentabilisés que par la transgression ou la manipulation des lois du marché », l’« utilisation de techniques de dissimulation comptables et d’habillages juridiques » et la « vertigineuse floraison de produits financiers » (p. 136).

Ainsi, par la grâce de la volonté des rentiers nichés au cœur de l’Etat, une nuée de rossignols vole au-dessus de nos têtes.


Et comme le dit si bien Jean de MAILLARD, dès qu’il y a des rossignols, que ce soit en copropriété ou dans le monde financier, un seul slogan est adapté : « pas fraudeurs, s’abstenir ! » (p. 273) .

samedi 17 janvier 2015

Pourquoi s’engager ?




Dans un ouvrage intitulé Pourquoi s’engager ? (Bénévoles et militants dans les associations de solidarité) (Payot, Paris, 2005, 212 p.), Bénédicte HAVARD-DUCLOS et Sandrine NICOURD ont présenté une analyse particulièrement utile, comme le montrent les pages citées ci-après.

L’engagement pour les autres est apprécié par les citoyens (p. 99). En effet, il donne du sens à la vie, malgré les difficultés du moment et les injustices passées (p. 113).

Encore faut-il que les structures associatives qui souhaitent bénéficier de la mobilisation des citoyens acceptent que la pertinence de leurs propositions soit vérifiée.

Les volontaires veulent défendre des valeurs. Dès lors, leur devoir est d’adopter le comportement qui permettra le mieux d’atteindre les objectifs visés. Cela implique une comparaison des diverses possibilités disponibles et donc une forme de concurrence entre plusieurs chemins éventuels.

Or, cette idée d’être soumis à la critique et à la concurrence est insupportable pour les potentats en place. Du coup, ils finissent par se recroqueviller sur des proclamations grandiloquentes totalement détachées des performances effectives. Cela conduit à une défiance des médias à l’égard de l’engagement (p. 186) et à un désenchantement des militants associatifs (p. 193) qui changent fréquemment de structures parce qu’ils recherchent un mode d’action plus efficace ailleurs.

La question est donc simple. Laissera-t-on les féodalités regretter les temps où les participants aux démarches collectives étaient dociles et peu mobiles (p. 174) ? Contraindra-t-on plutôt les potentats à accepter de faire leurs preuves et à être en permanence soumis au regard de citoyens autonomes qui, pour trouver mieux, doivent savoir voter avec leurs pieds ?

Deux visions du monde s’opposent donc dans le milieu de l’engagement. D’un côté, des individus manipulés sont aveuglément dévoués à un appareil qui leur promet monts et merveilles. De l’autre, des militants affranchis évaluent constamment l’opportunité de leur parcours au regard des buts qu’ils poursuivent (p. 189).

L’enjeu est donc clair. Merci à Bénédicte HAVARD DUCLOS et Sandrine NICOURD qui l’on posé dès 2005. Hélas, il a fallu attendre longtemps pour que la dangerosité de l’assujettissement individuel soit mieux perçue en France, et encore…

Des individus qui recherchent un sens à leur vie parce que le monde ne les satisfait pas, mais qui, dans le même temps, sont dénués de tout esprit critique, présentent un risque social majeur, car ils sont vulnérables face aux emprises sectaires. Si le phénomène devient massif, c’est vers l’obscurantisme que se dirigent des franges entières de la société.

Avant de se comporter avec arrivisme, les permanents associatifs qui reformulent les enjeux autour de leurs propres intérêts (p. 142) seraient mieux avisés de s’interroger. Les combats pour des valeurs qui permettent d’accéder à un progrès sont essentiels parce qu’ils offrent une perspective à ceux que l’injustice révolte. Détourner ces combats revient à priver d’espoir les mécontents. Ces derniers se laissent alors happer par des marchands de rêves qui promettent une société simple, ordonnée et stable où les élus auront leur place et où les méchants seront péremptoirement punis.

Quand la croissance économique offre à chacun une perspective d’amélioration de son niveau de vie, ces tentations sont plus faibles. A l’inverse, dans des temps où les défis économiques et environnementaux à relever seront croissants, le risque sectaire devient omniprésent.

La captation par des irresponsables des ressources civiques liées à la défense de valeurs essentielles devient alors particulièrement condamnable. Car la volonté d’engagement des citoyens est une ressource rare qu’il convient de respecter et non de gaspiller pour semer le dégoût et le désespoir.


jeudi 20 novembre 2014

La Chindiafrique de Jean-Joseph BOILLOT

Dans le cadre du mois de l’Economie Sociale et Solidaire, Jean-Joseph BOILLOT, agrégé de sciences sociales, qui vit une grande partie de l’année en Inde, a présenté son concept de Chindiafrique à Rennes (18 h 30, Espace Ouest-France).

Chacun est invité à lire le livre qu’il a écrit avec Stanislas DEMBINSKI, (Jean-Joseph BOILLOT, Stanislas DEMBINSKI, Chindiafrique, la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain, Odile Jacob, Paris, 2014, édition originale en 2013, 422 p.)

Lors de la soirée, Jean-Joseph BOILLOT a surtout tenté, dans un langage clair, passionné et pittoresque, d’expliquer pourquoi l’Inde le fascine.

Le principe sur lequel il a insisté est celui de l’équité, en donnant l’exemple des Occidentaux qui appellent les autres à faire des efforts pour maîtriser les émissions de gaz à effet de serre alors qu’ils sont responsables de 90 % des stocks déjà émis.

De ce point de vue, la force de l’Inde pour faire vivre cet impératif est sa formidable diversité et sa capacité à faire vivre le pluralisme politique tout en organisant des scrutins avec 850 millions d’électeurs. Les Indiens valorisent la complémentarité plutôt que l’uniformité. Beaucoup, parmi eux, aiment à souligner l’ambivalence des choses au lieu de croire en la prééminence d’une valeur unique. C’est l’« Argumentative India », comme l’appelle Amartya SEN. On notera que l’objectivité positionnelle défendue par ce dernier (http://red.pucp.edu.pe/ridei/wp-content/uploads/biblioteca/84.pdf) a inspiré le titre de l’association qui édite ce blog (Lien des Garanties Objectives dans la Cité).

Ce qui est Jean-Joseph BOILLOT trouve plaisant en Inde est le fait que le progrès n’y est pas forcément conçu seulement comme l’accroissement des biens matériels.

GANDHI insistait sur le sens de la vie (la jouissance à tout prix n’étant rien face à l’impératif d’éviter des sanctions dans la cadre du cycle des renaissances), sur l’importance de la frugalité (en se basant sur le fait que la terre peut nourrir tout le monde, sauf la cupidité) et sur la non-violence (la fréquence des tensions liées à un urbanisme dense nécessitant un antidote pour permettre la survie de la société).

Loin de constituer des handicaps, ces valeurs peuvent devenir des atouts face aux défis contemporains. Même le système des castes peut faciliter la mobilisation des investissements car une caste constitue un groupe de solidarité dont les membres savent qu’ils ne risquent pas d’être trahis. Dans le présent blog, on insiste souvent sur l’importance de la fiabilité pour susciter l’engagement…

Ensuite, la spécialisation permet la transmission de savoirs sur plusieurs générations, savoirs qui ne s’enseignent pas facilement à l’école.

Enfin, dans le cadre des activités où des ressortissants de castes diverses sont contraints de travailler ensemble, ceux qui sont issus des castes moins renommées mettront un point d’honneur à être aussi compétents que les autres, voire plus. En outre, les castes impliquent une volonté d’ascension sociale collective.

On notera que les castes (jatis) (des groupes spécialisés relativement localisés au nombre de 6000 en Inde) ne sont pas les varnas. Ces dernières constituent de grandes catégories fonctionnelles divisant de la population à savoir les brahmanes, prêtres et détenteurs de la connaissance sacrée ayant servi de base aux élites (NEHRU ayant relevé de cette catégorie), les kshatriyas, guerriers (comme Jerry RAO, un des Maharadjas du Software, voir Chindiafrique, p. 181), les vaishyas, négociants et intellectuels (GHANDI ayant relevé de cette catégorie) et les shudras, à l’origine serviteurs, souvent paysans mais parfois fortunés et dominant alors localement la société, notamment dans le Penjab.

Jean-Joseph BOILLOT nous permet de sortir d’une vision simpliste de l’Inde. Concernant la Chine qu’il connaît bien aussi, il est plus soucieux de l’absence de spiritualité. La focalisation sur l’obtention de richesses dans le cadre d’un monde pratiquant moins les contre-pouvoirs serait plus problématique. Toutefois, Jean-Joseph BOILLOT est trop érudit pour ignorer la richesse des traditions chinoises et y fait d’ailleurs référence dans son livre (Chindiafrique, pages 377 à 379).

Ces traditions ont pu être réinterprétées dans une optique bien plus respectueuse du sens de la vie, notamment sous l’influence du Bouddhisme.

Ainsi, le sens de l’humain que l’on retrouve dans les Entretiens de Confucius peut être compris comme le principe d’équité reposant sur le fait que tous les hommes sont interconnectés et solidaires de ce fait.

De la même manière, un souci d’harmonie et de complémentarité primant sur le simplisme et l’univocité peuvent se retrouver dans le wuxing (五行) (théorie des 5 phases) qui existe en Chine au moins depuis le IIIe siècle avant J.C., avec l’école de ZOU Yan (http://www.gera.fr/Downloads/Formation_Medicale/PENSEE-CIVILISATION-CHINOISE-ET-MTC/barrey-49006.pdf ).

En effet, la théorie des 5 phases repose sur l’idée que le monde est constitué de terre, de feu, de bois, d’eau et de métal. Or, aucun de ces éléments ne domine tous les autres. Le métal coupe le bois. Le feu fait fondre le métal. L’eau éteint le feu. La terre absorbe l’eau. Le bois se nourrit de la terre.

Cela constitue un cycle de cinq phases et non une hiérarchie linéaire.
Progressivement, chaque élément a été assimilé à des couleurs (or pour la terre, rouge pour le feu, bleu-vert pour le bois, noir pour l’eau et blanc pour le métal) ou à des vertus confucianistes (la fidélité, , pour la terre, le respect des rites sociaux, , pour le feu, l’esprit d’humanité, , pour le bois, la sagesse, , pour l’eau et l’esprit de justice, , pour le métal).

Aucune de ces vertus ne domine totalement les autres. Chacune est utile et permet de compléter les autres. Dans le même temps, chacun a plus d’aptitude à une vertu particulière. On a donc besoin d’autrui pour que les vertus pour lesquelles on est moins doué soient également présentes en société. Cela crée un lien. Cela valorise le pluralisme et encourage les contre-pouvoirs. Cela donne également un sens à la vie. Seul l’équilibre des vertus permet de garantir le progrès. C’est donc un objectif pour lequel on peut sacrifier ses pulsions.

Telle est la symbolique à laquelle fait référence le signet du LGOC.

Même si la combinaison du wuxing et du confucianisme est ancienne et plutôt chinoise, l’interprétation qui en est donnée ici est liée à des auteurs japonais postérieurs à 1600 et donc influencés par le bouddhisme qui est originaire d’Inde. Ainsi, ni la Chine, ni le Japon ne sont donc totalement étrangers aux grandes dynamiques de la civilisation indienne. Or, Chine, Inde et Japon constituent une part déjà importante du PIB mondial. Le poids de la Chine et de l’Inde dans l’économie de notre planète va croître fortement d’ici 2030. L’Occident ne doit pas rester en marge de ce mouvement.

Transcrire en des termes relevant des civilisations indiennes ou chinoises une dynamique née en Occident permet de valoriser celle-ci tout en donnant l’espérance de pouvoir les transmettre plus facilement dans les espaces où se trouveront nombre des décideurs de demain.

Cela nous permet aussi d’éviter l’arrogance des petites sectes élitistes occidentales dont le slogan préféré est « t’es nul ! » alors qu’elles refusent toute évaluation des logiques qu’elles proposent. Jean-Joseph BOILLOT a d’ailleurs rappelé son étonnement et sa lassitude face à ce fameux « t’es nul ! » si souvent employé en France.




jeudi 13 novembre 2014

La vie liquide de Zygmunt BAUMAN

Parfois, les sujets que l’on se garde bien d’aborder en disent bien plus long sur soi que les phraséologies que l’on use jusqu’à la corde.

Ainsi, on ne peut que regretter la rareté des références à Zygmunt BAUMAN dans les universités et les médias français.

Cet auteur a dégagé un concept essentiel et particulièrement éclairant sur les problématiques actuelles. C’est la « vie liquide » (Zygmunt BAUMAN, La Vie liquide, Le Rouergue/Chambon, Rodez, 2006, 2005 éd. Originale, trad. Christophe ROSSON, 203 p.).




La liquidité se définit par des changements de modes d’action trop rapides pour que se créent des habitudes (La Vie liquide, p. 7).

Ainsi, « La vie liquide est précaire, vécue dans des conditions d’incertitude croissante » (La Vie liquide, p. 8).

La foi en l’avenir diminue. La croyance en des mouvements collectifs susceptibles de changer en mieux le monde s’étiole. Cela induit un relâchement des attachements et une révocabilité de l’engagement. Dès lors, la quête des gains individuels prime sur la recherche du bien commun.

« La vie liquide dote le monde extérieur, en fait tout ce qui dans le monde ne fait pas partie du moi – d’une valeur essentiellement instrumentale » (La Vie liquide, p. 19).

Parallèlement, le fait que d’autres, dans le monde, soient capables de se sacrifier pour une cause devient incompréhensible, alors même que l’utopie de la bonne société recule (La Vie liquide, p. 55).

En résumé, « Alors que la société moderne liquide avance, avec son consumérisme endémique, martyrs et héros battent en retraite » (La Vie liquide, p. 63).

Ce n’est toutefois pas un processus historique achevé et nul ne peut prédire comment il évoluera. L’évolution vers la vie liquide n’est donc pas forcément inexorable.

En tout état de cause, les créatifs culturels ne sont pas les ennemis de ce processus de vie liquide prôné par les managers du système de la consommation. Zygmunt BAUMAN parle de rivalité fraternelle entre les deux univers (La Vie liquide, p. 74).

En effet, les « créatifs culturels » constituent un groupe repéré par des auteurs américains (Paul H. RAY, « The Cultural Creatives », in The Potential for a New, Emerging Culture in the US, 2008, https://www.wisdomuniversity.org/CCsReport2008SurveyV3.pdf) et T W ADORNO, Culture and Administration, 1991, cité par Zygmunt BAUMAN, L’Ethique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? Climats, traduction Christophe ROSSON, 2009, 2008 édition originale, p. 224). Eric DUPIN (http://bit.ly/1sUAvLI) reprend l’expression par l’intermédiaire de Claude MICHEL qui a édité des auteurs s’inspirant des penseurs précités.

Même si les créatifs culturels critiquent la tyrannie de la consommation, ils pensent pouvoir changer la société en se repliant sur de petites enclaves exemplaires au plan environnemental grâce à des subventions publiques (voir Droits et construction sociale, n° 50, 3 novembre 2014, pages 18 à 20). Cela ne gène en rien les grandes sociétés commerciales puisqu’elles gardent ainsi sous leur coupe la grande majorité de la population. De même, les gouvernants peuvent alors se dédouaner grâce à des opérations symboliques sans changer les grands équilibres du système.

Le procédé est ancien, en Orient comme en Occident. Pour atténuer le rejet que suscite un monde moralement à la dérive, des îlots modèles sont constitués. Les monastères chrétiens médiévaux, ou les temples bouddhistes au Japon avant le XVIIe siècle, ont eu ce rôle, en sachant qu’ils permettaient aux dirigeants qui avaient participé aux dérives les plus graves de se racheter une conduite à leurs propres yeux en faisant retraite.

Ainsi, les grands groupes financiers peuvent souhaiter une société de citoyens moutons menacés par des criminels loups mais protégés par des policiers chiens de bergers (La Vie liquide, p. 93), le tout avec quelques zoos symboliques gérés par des créatifs culturels pour faire rêver les moutons.

Le très grand danger de cet univers fondé sur la vie liquide est la montée d’une opposition entre ceux qui croient dans la valeur des sacrifices et qui veulent à tout prix une société stable, quitte à donner leur vie pour cela, et ceux qui acceptent la perspective individualiste d’un monde flou dont on voit mal la direction dans laquelle il va.

La société se divise alors en deux. D’un côté, les financiers, les commerciaux, les élites dirigeantes et les créatifs culturels, qui semblent tous incapables de faire face aux processus négatifs à l’œuvre. De l’autre, les citoyens dotés de l’esprit de sacrifice prêts à se dévouer pour garantir le maintien d’un système lisible.

Zygmunt BAUMAN, qui a connu la seconde guerre mondiale et a dû fuir les persécutions nazies, sait à quoi ce genre de choses peut conduire et nous le rappelle. A oublier la majorité de la population confrontée à des injustices, on prend le risque de voir celle-ci s’attacher à un idéal d’ordre fixe, identitaire et vengeur excluant tous ceux qui symbolisent, à tort ou à raison, l’instabilité et l’irrespect par rapport aux sacrifices consentis par la majorité.

Au sens étymologique, le sacrifice permet de mettre les gens à part. Quand Zygmunt BAUMAN parle des homines sacri exlus de la consommation aujourd’hui (La Vie liquide, p. 133), il souligne la dangerosité de ce processus sacrificiel. Si la majorité de ceux qui sont exclus du pouvoir et des subventions se ressent comme à part au plan identitaire, il lui est possible de stigmatiser par opposition tous les profiteurs du système qui le rendent instable, qu’ils soient gouvernants, financiers, étrangers ou créatifs culturels.


Voilà pourquoi il est essentiel que nous reconnaissions tous combien nous dépendons les uns des autres pour notre présent et notre futur. Personne ne peut espérer s’abriter des orages qui éclatent ailleurs (La Vie liquide, p. 196). A défaut de nous rappeler cet impératif, nous risquons de générer des fractures sacrificielles dangereuses dans toutes les sociétés.